Le blog de Bruno Piriou

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jeudi 4 mai 2017

Le plaisir de battre Le Pen et de déplacer le débat des questions d'immigration et de haine vers celui du combat contre le libéralisme financier, dimanche, je vote Macron.

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Farida Amrani et Ulysse Rabaté, candidats insoumis aux législatives dans la première circonscription de l’Essonne ont eu bien raison d’organiser cette rencontre au Bellevue sur la question posée ou plutôt sur les questions posées par le vote Macron ou pas au deuxième tour de l’élection présidentielle. Pour qu’autant de personnes se posent la question c’est qu’à leurs yeux la réponse ne va pas de soi. Et comme beaucoup, il m’a fallu réfléchir, échanger et me décider. Prendre une décision que j’assume, c’est-à-dire le jour du vote faire ce que je dis et dire ce que je vais faire. Sur ce point j’ai une nuance avec Jean-Luc Mélenchon. Avant de la dire, je m’en voudrai de ne pas souligner la formidable campagne menée par le candidat de la France Insoumise et par les centaines de milliers de militants engagés dans cette campagne. Beaucoup l’ont dit, Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis déclarés ou pas ont tout simplement redonné de l’espoir à celles et ceux qui pensent comme nous dans la première circonscription de l’Essonne avec nos jeunes candidats, qu’un autre monde est possible et nécessaire. Jolie déclaration de Ken Loach au festival de Cannes. Le candidat à la présidentielle a su trouver les mots et les images qui faisaient tant défaut à la gauche de transformation de la société, à la gauche radicale que l’on ne sait effectivement plus nommer. Alors oui s’adresser au peuple, aux peuples, aux gens fut et demeure la bonne réponse tant le quinquennat de Hollande a fini de brouiller les repères. C’est d’ailleurs cette même démarche que nous avons exploré à Corbeil-Essonnes aux dernières municipales avec l’association Le Printemps de Corbeil-Essonnes, en décidant de se mettre à l’écoute de l’ensemble des habitants. Le débat sur le populisme ne fait que commencer. Il pose des questions plus complexes que simplement devoir choisir entre s’en réclamer ou le dénigrer. J’aurai l’occasion d’y revenir dans un autre billet parce que je suis persuadé que la question du populisme nous aide à repenser la grande question du moment qui est celle de la démocratie. IMG_2629.JPG

20% d’électrices et d’électeurs pour réinventer un avenir en commun, cela n’était pas arrivé depuis de trop longues décennies. Et la déception passée de ne pas être au second tour, ne boudons pas notre plaisir et notre satisfaction d’un tel score. Je trouve aussi pertinent que le candidat Mélenchon ait proposé cette consultation sans forcément dire de suite son choix. Oui, il est compliqué d’imaginer à la fois la 6ème République et en même temps de devoir s’en remettre à un « gourou ». Ma nuance avec JLM est qu’il aurait dû appeler plus largement l’ensemble des électrices et des électeurs à débattre du choix du second tour. Et comme nous l’avons suggéré à Corbeil-Essonnes et à Evry, pas qu’en s’étripant à distance sur Facebook mais dans le cadre d’une rencontre où la proximité des regards favorise la perception de la sensibilité et de l’humanité de l’autre. Et comptant pour un comme les autres, j’aurai préféré que JLM donne son avis, sans plus, ni moins. Je reproche à trop bon nombre d’élus Corbeil-Essonnois ne pas avoir le courage et l’honnêteté de dire leur vote de premier tour comme s’ils ne l’assumaient pas et craignaient les débats à venir. IMG_2621.JPG

Le débat d’hier soir au Bellevue, m’a personnellement permis d’arrêter mon vote, plus exactement de le confirmer et donc de le dire. Un mot sur la forme de ce débat qui dit beaucoup du fond de notre conception de la politique. Plus que de chercher à convaincre d’une vérité, l’écoute des questions politiques de chacun-e est le meilleur chemin pour dénouer les fils de la pensée. La pensée politique a à voir avec de la rationalité mais aussi du sensible, des craintes et des projections. Ignorer les questions et donner dans l’injonction du bon vote est à mes yeux tout le contraire de la démocratie en politique. Le débat d’hier soir a donné l’occasion à des dizaines de citoyens-nes de justement penser ensemble l’avenir en commun. Et d’entendre chacun-e partir de son vécu pour dire ses questions et son vote provoqua beaucoup d’émotions, d’expressions du sensible dans lequel on puise ses perceptions de l’avenir mais aussi ses désirs. Oui le débat d’hier a créé de la fraternité indispensable pour continuer à agir ensemble quand bien même le vote du deuxième tour ne serait pas le même entre les uns et les autres. Faut-il que ces décennies d’alternance gauche-droite sans que rien ne change aient fait subir tant de souffrances et de peines pour que même face à la menace d’extrême droite, beaucoup hésitent à voter Macron. J’ai vérifié que seule la possibilité d’exprimer cette colère face aux Hollande, Valls et Macron rendait possible pour beaucoup la possibilité de voter malgré tout pour le troisième larron. J’ai aussi vérifié que la politique n’était pas une affaire de morale. Les paroles culpabilisatrices ne font pas argument. Non ce qui a une chance de faire argument, c’est de rappeler ce qu’est le Front National et sa différence idéologique avec le libéralisme. L’argument qui a fini d’arrêter mon vote est le suivant : la politique est affaire de bataille d’idées. La simple présence du FN au second tour leur permet d’inonder les ondes d’idées fausses et dangereuses qui déplacent le curseur de la compréhension des causes des mal-être et des souffrances. A commencer par cette idée insupportable que la cause de nos problèmes aurait à voir avec les immigrés et la mise à mal de l’identité nationale. Perde notre temps à argumenter sur ces questions nous éloignent des débats sur les incidences du libéralisme financier sur nos sociétés. Comment ne pas imaginer qu’un Front national se rapprochant de 50% n’aurait pas de conséquences sur l’affaissement des consciences dans notre pays ? Je fais partie de ceux qui pensent qu’un Macron à 80% replace le débat sur nos questions. Vu la peine de sa campagne de second tour, comment pourrait-il récupérer politiquement un tel score ? A nous de faire en sorte que les idées du FN soient hors débat, hors-jeu. Je mettrai donc un bulletin de vote Macron dans l’urne du bureau numéro 1 de l’hôtel de ville de Corbeil-Essonnes. Par ailleurs j’ai assez vite pensé cette même idée exprimée en 2002 par Jean-Luc Mélenchon et qui malgré des circonstances différentes n’a pas vieilli : « Quelle conscience de gauche peut accepter de compter sur le voisin pour sauvegarder l’essentiel parce que l’effort lui paraît indigne de soi ? Ne pas faire son devoir républicain en raison de la nausée que nous donne le moyen d’action, c’est prendre un risque collectif sans commune mesure avec l’inconvénient individuel. Plus nous aurons réduit Le Pen avec le bulletin de vote Chirac, plus forts nous serons pour débarrasser ensuite le pays de ce dernier aux législatives». Oui plus Marine Le Pen sera basse dimanche, plus le débat sur le vote aux législatives se portera sur la nécessité d’envoyer à l’Assemblée nationale de nombreux et nombreuses députés Insoumis-ses à la politique de Macron. Et en ce concerne notre circonscription à Evry et Corbeil-Essonnes, plus il sera facile d’élire Farida Amrani et Ulysse Rabaté et de battre Valls qui aura bien du mal à se réclamer d’un quelconque vote utile. IMG_2632.JPG

Décidemment le débat hier au Bellevue fut riche, sincère et respectueux. Sans que tout le monde ne se soit mis d’accord, les uns et les autres se sont quittés bien décidés à se revoir très vite dans la rue et aux urnes pour les législatives. IMG_2635.JPG

mercredi 26 octobre 2016

Jean-Luc Mélenchon est le seul vote crédible à la présidentielle de 2017

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Bruno Piriou et Ulysse Rabaté sont élus à Corbeil-Essonnes. Opposants au système Dassault, ils ont tiré les enseignements politiques de ce combat dans leur ouvrage « L’argent maudit » (Fayard, 2015). Ils voteront Jean-Luc Mélenchon aux élections présidentielles et invitent à investir le débat politique. La fin de la République présidentielle se construit à l'échelle des territoires.

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dimanche 25 septembre 2016

Réenchantons le rapport à la politique

Mon intervention au colloque: Paroles en territoires occupés Pluralité des pratiques psychanalytiques et démocratie DIRE, DONC DISPUTER

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Vous posez la question de la nécessité d’une nouvelle culture de la politique où l’on affronterait l’imprévu, la dispute, l’impossible à dire pour appréhender le malaise dans la civilisation.

Cette question me donne l’occasion de souligner l’intérêt que nous avons à dire chacun dans nos espaces de vie, de travail et d’engagement ce qu’il y a d’impossible à dire. Je le prends d’emblée comme une invitation à sans cesse tenter de sortir de nos servitudes volontaires.

Et l’impérieuse nécessité à se les confronter, à échanger nos expériences pour espérer refaire du commun dans un monde qui n’est plus tout fait celui de l’époque de Bonnafé et pour ce qui me concerne l’époque où parler du communisme municipal résonnait dans les consciences comme une expérience de mise en commun de nouveaux services publics pour plus d’égalité et de libertés.

L’impossible à dire aujourd’hui de mon point de vue, c’est-à-dire du point de vue de mon engagement politique, militant et élu à Corbeil-Essonnes depuis 20 ans face à ce que l’on appelle communément le système Dassault et m’interrogeant de façon toujours plus pressante sur la pertinence de mon adhésion au parti communiste. L’impossible à dire est la nécessité aujourd’hui de repenser la forme de l’engagement politique.

Je l’ai ressenti dès le début du défi que je me suis donné en 1995 avec d’autres militants de faire face à ce nouveau maire milliardaire qui a réussi à battre 40 années de communisme municipal. Je ne reviendrai pas là sur les millions d’euros que cela lui a coûté et qui justifie sa mise en examen pour achat de voix mais sur l’idée qui lui a permis de gagner, celle que seule les riches, les oligarques peuvent faire le bonheur des gens. La même idée chère à Emmanuel Macron qui souhaite que le seul rêve qui vaille pour les jeunes soit de devenir milliardaire.

J’ai vite émis l’hypothèse que pour battre cette idée, le parti pris que chaque être humain serait une marchandise et qu’il suffirait de trouver le bon prix pour l’acheter, en ayant bien conscience qu’une fois achetée la marchandise perdait sa valeur, mais c’est une autre conséquence de ce postulat mis en pratique qu’il mériterait de développer, pour battre une telle idée, penser que seul un parti politique, fut-ce t’il le parti communiste, devait être le passage obligé, l’outil principal pour rassembler les citoyens était un leurre.

J’avais en tête le constat du philosophe Lucien Sève, selon lequel le problème avec le mot adhérer, c’est qu’en adhérant, on abandonne une partie de soi-même, et parfois même la totalité de soi, pour se fondre dans une croyance, une idéologie.

J’ai pensé que pour fabriquer du commun, que ce soit une ville, une entreprise, un service public, un département, un pays, aucun groupe ne pouvait prétendre à lui seul représenter la somme des citoyens, qu’il ne pouvait exister de raccourci à l’expression de chacun, riche de sa perception de son individualité et de sa place dans le collectif, le commun.

La vie politique a ceci de terrifiant que ceux qui ont le pouvoir se persuadent qu’ils sont compétents pour penser la complexité du commun et qu’ils s’autorisent à en décider. Décider du fonctionnement d’un hôpital sans jamais avoir été infirmier-ère ou médecin, penser le commerce sans jamais avoir été commerçant, l’entreprise sans jamais avoir été entrepreneur et de moins en moins salarié d’entreprise.

Ceux qui ont le pouvoir pensent qu’en passant le réel dans le filtre de leur idéologie, qu’elle qu’elle soit, ils trouveront les bonnes réponses. La lecture, il y a maintenant de nombreuses années du petit livre de Simone Weil « Note sur la suppression des partis politiques » m’a je dois l’avouer bien perturbé. Et notamment ce passage où elle dit que « C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention. Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. » Et d’inviter à « l’obligation impérieuse de protéger autant qu’on peut la faculté de discernement qu’on porte en soi-même contre le tumulte des espérances et des craintes personnelles. » Je me suis laissé convaincre par l’expérience qu’une vie politique régie par la loi des partis tuait la dispute parce qu’elle tuait la libre pensée pour se conformer à leur passion collective. Oui le régime de la contrainte qui domine nos institutions et nos partis politiques nuisent à la pensée.

Inventer de nouveaux mots pour dire le malaise dans la civilisation doit nous mener à réinterroger notre démocratie. Mon expérience du monde politique est que cette question ennuie les sphères des pouvoirs quand pourtant bon nombre d’intellectuels nous alertent.

Jean-Pierre Vernant quand il dit que l’on ne peut penser l’intérêt général sans démocratie, Myriam Revault d’Allonnes quand elle dit que la démocratie représentative a toujours été en crise car la non-coïncidence entre représentants et représentés est structurelle et d’interroger sur la manière d’élaborer du commun qui ne se donne à voir qu’à travers les signes de la division ? Jean-Luc Nancy dans son livre « Vérité sur la démocratie » quand il écrit qu’elle est d’abord le nom d’un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice, ni religieuse, ni politique, ni scientifique ou esthétique, mais qui engage l’homme en tant que risque et chance de lui-même ? Enfin Jacques Rancière dans « La haine de la démocratie » que je trouve bien convaincant quand il explique « que le processus démocratique doit donc constamment remettre en jeu l’universel sous une forme polémique. Et que s’il y a une illimitation propre à la démocratie, c’est là qu’elle réside : non pas dans la multiplication exponentielle des besoins ou des désirs émanant des individus, mais dans le mouvement qui déplace sans cesse les limites du public et du privé, du politique et du social. »

Ce va et vient entre ces lectures et mon expérience de militant à Corbeil-Essonnes m’ont convaincu qu’en politique les prétendants au pouvoir politique n’avaient pas le choix que de prendre les gens comme ils sont dans leur diversité et leurs divergences, qu’ils valaient même mieux créer les conditions que celles et ceux désireux de se mêler de politique inventent leur mouvement, que les seuls partis politiques devenaient obsolètes parce que dépossédant de la pensée et de l’agir. Notre première association à Corbeil-Essonnes s’appellera dans les années 2000 Génération citoyenne. C’est dans cette période que ma route croise la vôtre, celle des désaliénistes. Que mes doutes et mes questions croisent les vôtres. Tout comme d’autres avant moi et dans l’exercice du pouvoir municipal avaient croisé celle de Lucien Bonnafé à Corbeil-Essonnes quand il ose la psychiatrie de secteur.

Je croise votre route en défendant l’hôpital public et singulièrement la maternité de Corbeil-Essonnes.

Et c’est une vraie rencontre. Comme si dans les écoles politiques, l’on s’était arrêté à Rousseau et à Marx, j’en rajoute un peu, mais Freud et Lacan c’était autre chose. J’ai connu cette période où prendre en compte l’individu était considéré comme une préoccupation bourgeoise. Nous revenons de loin et peut-être n’en sommes-nous pas complètement revenus.

La politique a à voir avec la psychanalyse des désaliénistes, parce vous travaillez le respect du sujet. Si je le dis avec mes mots, vous travaillez à l’émancipation du sujet par lui-même. Une rencontre décisive par seulement pour moi-même mais toutes celles et tous ceux qui cherchent à sortir de l’impasse politique dans laquelle nous sommes. Ma propre pratique d’analysant m’a convaincu d’une évidence : de même que vous m’apprenez qu’en analyse, on ne peut parler à la place des individus, en politique, on ne fait pas le bonheur des humains à leur place. Vous m’apprenez la complexité des humains, être politique, être social être psychique. Je découvre en vous des militants de la pratique de la liberté du sujet. Quand Roger Ferreri dit « Dans mon métier, je côtoie des personnes que l’on a désignées folles qui ont une particularité, celle de nous confronter à l’impossible des possibilités de la politique pour résoudre leurs préoccupations. Elles nous obligent à relever un défi, celui de leur accueil, en pointant, au-delà-delà de ce qu’on peut faire pour chacun, que la mise en commun est avant tout de partager ce qui nous échappe. » J’entends là une proposition politique d’un possible vivre en commun. Je trouve en vous des militants de l’humanisme qui considèrent vos patients, potentiellement chacun d’entre nous, comme des êtres humains à respecter tels qu’ils sont. Votre parti pris de la psychiatrie porte en elle une exigence de société et donc de vie politique qui ne peut trouver de place dans une société qui professionnalise la politique, éloigne toujours plus l’exigence individuelle et collective des citoyens des pouvoirs décisionnaires.

Il s’oppose tout autant à celui de Sarkozy quand il considère vos patients comme des délinquants qu’à celui que dénonçait Bonnafé en 1975 en parlant de l’usage répressif de la psychiatrie de l’Etat soviétique, ce qui faisait alors scandale à la fête de l’Humanité.

De fait, vous ne pouvez qu’être une boussole parmi tant d’autres pour penser le projet d’en commun d’une ville, d’un département, d’une société où il ne peut exister de vivre ensemble viable sans considérer l’individu.

La question de la folie pose la question du rapport entre l’individu et le groupe. Vous ne cessez de vous interroger là-dessus. Vous travaillez en permanence la contradiction du respect de l’individu avec ses névroses et ses psychoses et du respect des individus dans leur relation aux uns et aux autres. Votre rapport à la folie dit quelque chose de ce que nous cherchons parfois désespérément du côté des valeurs de notre République si vidées de leur sens aujourd’hui. Je disais à la rencontre qui a donné lieu à ce livre qu’il ne s’agit pas tant pour vous de rendre des comptes aux institutions que de nous rendre compte de vos apprentissages si précieux pour penser ce que l’on appelle si communément vivre ensemble.

Comment ne pas penser à la similitude de vos interrogations dans vos pratiques avec l’une des questions centrales à laquelle la « gauche » est confrontée aujourd’hui. Je parle de la gauche qui cherche encore un horizon au néolibéralisme.

La question de l’équation entre liberté de chacun et égalité de tous qui fonde la démocratie. Un siècle de socialisme à l’Est s’est effondré entre autre sur cette question. La liberté du sujet, c’est compliqué, alors ils se sont assis dessus. Je pense que la gauche butte sur la question démocratique parce qu’elle n’est pas sortie de l’idée qu’elle aurait la responsabilité de filtrer les désirs des hommes pour vérifier qu’ils sont compatibles les uns avec les autres. Elle s’octroie la responsabilité de penser l’en commun en se plaçant au-dessus de la mêlée.

Nous ne sommes donc ni sortie en politique de l’homme providentiel, ni du parti providentiel comme dans votre champ l’on voudrait vous imposer une science de la bonne pratique analytique. La complexité du sujet dans sa psyché comme dans sa citoyenneté fait peur à ceux qui se posent en penseur des bonnes conduites.

Pour penser la politique, la vie ensemble dans la cité vous m’apprenez que les humains n’ont d’autres alternatives que de se coltiner la tension permanente entre l’intérêt individuel et l’intérêt général. Il ne peut y avoir de mise en commun que dans cette confrontation permanente entre les individus eux-mêmes. Cela ne s’arrêtera jamais et il nous faut l’accepter. C’est en cela que Marx parle de mouvement permanent qui abolit l’état de choses existant.

Et cela fait peur cette incertitude des hommes. Alors il faudrait le parti, l’institution qui pense avant tout le monde, qui guide, qui dirige, qui contrôle, qui ordonne. Et quelle difficulté d’en sortir. Alors on préfère le confort de la servitude volontaire. Nos formes institutionnelles ne marchent pas mais on les garde. Parce devant l’inconnu, chaque institution, chaque parti a peur que sa conscience de classe, sa conscience scientifique se perde, se dilue dans les idéologies dominantes. Mais je pense au contraire qu’il n’y a pas de conscience de classe, de vérité de la science sans confrontation permanente des points de vue, sans dispute. La haute autorité de la santé mentale ne vaut guère mieux que la haute autorité politique que serait le parti politique.

Je voudrais aussi vous dire que la rencontre d’aujourd’hui est indispensable pour s’épauler dans nos recherches. Vos savoirs peuvent impressionner, vous m’impressionnez. Il m’a fallu une certaine audace pour oser venir vous parler. Elle est pourtant nécessaire. Vous gagnez à sortir d’un certain entre soi, de professionnels qui ne cesseraient de parler de leurs bonnes pratiques comme les professionnels de la vie politique asphyxient leur pensée à n’échanger qu’entre eux.

Dans ma fonction d’élu municipal, dans ma ville, dans cette société ravagée par un imaginaire borné à la quête de l’argent et dans cette démocratie en lambeaux, je rencontre régulièrement des personnes en souffrance, des professionnels de « la santé mentale » et sur le champ politique des militants en errance. Vous leur manquer. Ils aimeraient être dans votre boucle. Vos questions hautement politiques ont besoin de se coltiner les disputes de la société au risque sinon que chacun dans son coin n’ait à cultiver que la désespérance. Comme le dit le poète musicien, l’oeuvrier Bernard Lubat n’ayons pas peur de l’improvisation. Je plaide donc pour la rencontre permanente de tous les désaliénistes. Ne restez pas entre vous et nous entre nous. L’entre soi, l’habitude, c’est la forme inaugurale de la servitude volontaire.

lundi 21 mars 2016

Une Primaire Populaire Pour Une Nouvelle République

Chaque élection présidentielle donne l’occasion de constater le piège tendu à la démocratie. La logique même de cette élection a structuré la vie politique et ce de manière différente de nos voisins Européens. Il n’y a rien d’anormal à ce que nos recherches pour construire une hégémonie culturelle se heurtent de façon singulière à cette échéance. Comment sortir par le haut de cette impasse démocratique et comment empêcher le scénario plus que dangereux pour l’avenir de notre pays d’un nouveau second tour droite face à l’extrême droite ?

L’une des issues peut être de permettre à des millions de citoyens-nes d’en être pleinement acteur-rices. Parmi les causes de la crise de la politique, qualifiée même par de nombreux commentateurs de fin de cycle, les décennies d’alternances sans que rien ne change n’est pas la moindre. Il est devenu commun, en cette fin de quinquennat de constater que ce gouvernement socialiste n’a plus rien à voir avec la gauche. Qui peut contester que la droite n’ait rien eu à redire, sauf sur un plan tactique, au pacte de responsabilité, à la déchéance de nationalité et à la réforme du code du travail ? Le fossé creusé entre les citoyens - quel que soit leur âge, leur catégorie socio-professionnelle et même leur positionnement sur l’axe gauche/droite – et les institutions et les partis est tel que bon nombre d’entre eux vivent en s’habituant à ne plus rien en attendre et à ne plus aller voter. Et ce d’une certaine façon en désespoir de cause. Toute solution aux problèmes politiques qui leur paraît venir d’ailleurs que d’eux-mêmes sème le doute et la suspicion. Le temps n’est-il pas venu d’une grande explication dans notre pays sur ce qu’est être de gauche ? Créer les conditions que ce débat puisse avoir lieu en grand, partout en France et en même temps, dans les mois qui viennent peut répondre à l’attente impatiente de millions d’acteurs et d’actrices du quotidien de leur vie et de leur devenir. Ne rencontrons nous pas souvent des interlocuteurs-rices porteurs-ses des mêmes débats à approfondir sur telle question économique, environnementale ou sociétale, partageant les mêmes valeurs et qui regrettent de ne pas se retrouver dans un même mouvement plus horizontal que vertical? Nous ne ferons pas l’économie du temps où chacune et chacun formule ensemble leurs questions et leurs réponses. C’est le temps nécessaire de toute analyse. Là aussi la fin de cycle tant constatée oblige à inventer des formes et des stratégies politiques nouvelles et à sortir de nous-mêmes.

La primaire discutée à tâtons, maniée avec appréhension mais curiosité peut être une occasion à saisir pour mener le débat de ce que peut et doit être une issue politique émancipatrice « des lois du marché » et des crises économiques, sociales et environnementales qui en découlent. Elle peut être si populaire que son résultat modifie le scénario annoncé de la présidentielle. Il n’appartient à aucun conciliabule désigné par on ne sait quelle autorité légitime de définir le périmètre du spectre de ce qu’est « la gauche ». Le définir à l’avance reviendrait à répondre à la question posée en ayant écarté celles et ceux qui veulent être du débat et en tout premier lieu celles et ceux issus-es des quartiers populaires. L’argument selon lequel les représentants des forces de la transformation sociale prendraient le risque de perdre cette primaire n’est pas plus effrayant que la perspective d’être faible au premier tour et de ne pas exister au second. C’est tout le problème de la candidature solitaire de Jean-Luc Mélenchon qui sans nier ses qualités, a l’immense défaut d’être auto-proclamée, ce qui justement constitue un reproche indélébile empêchant le rassemblement. Je fais confiance aux militants du parti communiste, à ceux du Front de gauche qui veulent le rallumer, et à tant d’autres si nombreux ne se reconnaissant dans aucun de ces labels pour trouver et soutenir non pas une nouvelle figure providentielle mais la personne désignée pour tenir le rôle qu’impose ce passage malheureusement obligé de nos institutions. Faire le pari que notre candidat-e porteur-se d’une même visée émancipatrice sur le plan économique, social, culturel et environnemental puisse gagner la primaire en battant le candidat du social libéralisme quel qu’il soit, c’est faire le pari d’être dignement représenté au second tour, de gagner la présidentielle et de créer une dynamique pour les législatives. Ce peut être alors le moment d’une nouvelle République. Ne portons pas nous-mêmes le message que nos idées et nos valeurs n’auraient aucune chance de l’emporter. Osons l’écoute et la construction de majorité d’idées.

Bruno Piriou

Conseiller municipal de Corbeil-Essonnes

samedi 20 février 2016

De l'hommage à Elisabeth Gauthier à l'appel au nous-mêmes d'Edwy Plenel.

Quelle folle semaine avec la disparition de notre amie, Elisabeth Gauthier et la promesse que nous lui avions faîte de tenir notre rencontre à Corbeil-essonnes avec Edwy Plenel. Vous trouverez ci-après l'hommage à mon amie.

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"Cher Yan et Charlotte, cher Niki, Chers-es amis-es,

La seule manière pour moi de tenter d’être à la hauteur du courage et de la dignité d’Elisabeth face à la maladie qui l’a emportée en six mois, c’est d’être fidèle à la vitalité de ses combats. Femme forte des beautés et des blessures, des sanglots et des airs de guitare du temps et de l’espace Européen. Presque trente ans de compagnonnage amical, familial et politique nous ont liés. Elisabeth savait que ni la réflexion, ni les défis politiques ne se menaient seul. Il fallait au moins être deux. Et nous fumes une de ses paires de deux, entourés de tant d’autres.

Quand en 1995, nous perdons la municipalité de Corbeil-Essonnes, cela fait déjà quelques années que nous nous sommes rendus à l’évidence que notre organisation politique, le parti communiste, devait se transformer. Et nous n’avons cessé de réaliser que les révolutions conceptuelles étaient les plus difficiles, les plus lentes. Ne pas confondre les institutions et les partis, bien sûr mais bien au-delà, la nécessité de repenser le rapport des citoyens à la politique. C’est à cela que nous avons travaillé ces 20 dernières années. Elisabeth, très vite engagée au niveau national puis Européen et moi à Corbeil-Essonnes. La force d’Elisabeth, rare, exceptionnelle est d’avoir su concilier le plus naturellement du monde et au prix d’un travail improbable, ses réflexions théoriques et sa présence sur le terrain, à son étage, dans son immeuble, son quartier, sa ville et son département. La politique n’était pas sa vie, c’était la vie. Elisabeth naturellement militante, naturellement humaine et humaniste.

Elisabeth a joué un rôle de premier plan dans les 11 campagnes électorales de ces 17 dernières années à Corbeil-Essonnes. Je crois pouvoir dire que dès le début nous avons été, avec quelques communistes, en phase avec une idée majeure : seule l’implication des citoyens eux-mêmes, dans toutes leurs diversités peut être source de transformations, de changements et de victoires. Et de fait, son histoire tout autant conflictuelle et intime avec le parti communiste est liée à la difficulté de notre parti à muter de sa construction de parti d’avant-garde à une organisation fondue et utile dans le mouvement. Alors devant l’urgence des injustices à combattre, empêcher une expulsion locative ou celle d’un ressortissant étranger, résister à un patron voyou comme aux papeteries Darblay, tenter de battre la 69ème fortune mondiale, mais aussi face à la nécessité de penser les idées neuves, il était indispensable de se nourrir nous-mêmes de la richesse des points de vue et des vécus de chacun et du plus grand nombre.

C’est pourquoi, dès la fin des années 90, nous avons senti la nécessité de créer à Corbeil-Essonnes de nouvelles associations politiques pour permettre à celles et ceux désireux-ses de se mêler de politique de pouvoir le faire à part entière et à part égale avec celles et ceux déjà membre d’une organisation politique. Et si nous parvenions à convaincre les communistes de ce passage obligé, c’était tant mieux et si nous n’y arrivions pas, ce n’était pas tant pis mais parallèlement à la vie du parti, il fallait le faire. Cela a donné la création de Génération citoyenne, de la Villensemble et plus récemment du Printemps de Corbeil-Essonnes. C’est le même cheminement qui t’a amené à faire vivre Espace Marx et à créer Transform au niveau Européen. Tu étais la championne de la mise en réseau. Il y a quelques mois, tu m’as dit, « super », au conseil national, Pierre Laurent a dit qu’il fallait arrêter la verticalité en politique et que nous devions travailler horizontalement. C’était pour toi comme une victoire. Tu me disais souvent qu’à ma différence et à celle d’autres communistes, tu n’avais pas de par ton parcours Européen et ta jeunesse passée en Autriche, le même attachement affectif au parti, de ceux qui empêchent de s’affranchir et de penser encore plus librement. Dans ton dernier texte, mis en forme grâce au concours de nombreux amis- Dominique, René, Anne, Michael- pour agencer, dicter, faire des photocopies et que tu tenais à finaliser avant l’irréversible que tu sentais proche, tu écris :

« Faire vivre et donner forme à cette diversité ne saurait se faire sans imaginer des pratiques nouvelles, de nouvelles formes d’organisation, de rassemblement, sans inventer les formes politiques d’un mouvement où chacun puisse se reconnaître et où l’on ne gomme ni les différences, ni les divergences. La forme centralisée, pyramidale des partis fondés sur le modèle de l’État est dépassée. Les citoyens ne s’identifient plus aux mots d’ordre venus « d’en haut ». Ils souhaitent décider vraiment par eux-mêmes. Faire de la politique suppose de répondre de façon positive à cette exigence croissante d’une façon nouvelle de faire de la politique.

La gauche sociale et politique constitue une vaste mosaïque dont les différents éléments sont complémentaires et composent la richesse et où chacun s’inscrit dans la lutte pour une hégémonie culturelle alternative. Il est trop tôt pour dire quelles formes prendra cette mosaïque. Un des grands défis pour la gauche alternative sera sa capacité à favoriser des processus de co-élaboration et de coopération en dépassant les schémas traditionnels, notamment une certaine centralité des partis constitués dans les rassemblements à construire ; il s’agit de mobiliser des potentialités qui existent dans nos sociétés sans lesquelles aucun mouvement de transformation en profondeur ne sera possible. La qualité de la culture de dialogue et d’action commune est donc décisive, avec comme principes l’égalité entre les différents acteurs, le respect de leurs diversités d’engagements et de pensée. »

Tu ne cessais de m’expliquer le dommage des militants en France à ne pas avoir assez étudié Gramsci. Et nous savions qu’après Marx, il y eu Freud et Lacan. Et que celles et ceux qui prenaient le parti pris du champ du possible humaniste, ne pouvaient se permettre de prendre le raccourci de passer par-dessus la complexité des humains.

Voilà, Elisabeth, nous a transmis une folle énergie. Celle qui la faisait m’appeler du Guatemala pour se mêler du contenu d’un tract de campagne électorale ou celle qui lui faisait parcourir trois capitales Européennes en une semaine en calculant l’horaire des avions qui lui permettrait d’assurer l’animation du collectif électoral. Elle nous a donné le virus d’oser la créativité et de chercher à transmettre aux plus jeunes le désir d’interpréter le monde pour le transformer. Vous comprendrez que malgré sa disparition, elle demeure tant présente en chacun de nous.

Je finirais en disant qu’Elisabeth, c’était une boulimique de politique mais aussi tellement remplie de toutes les saveurs de l’existence qu’elle ne l’opposa jamais au goût de la vie. Son militantisme fut si chargé d’humanisme qu’elle sut transmettre aux jeunes, aux femmes, à celles et ceux qui n’ont jamais la parole, l’audace de la prendre, de s’engager. Quelle intelligence et quelle générosité d’avoir réussi à passer le relais à Maxime, Yan et Hugo. De m’avoir aidé sans encore le connaître à rencontrer Ulysse. Elle sut donner à la politique son plus beau visage. Ainsi elle noua une belle relation avec son chauffeur de taxi Corbeil-Essonnois chargé des allers-retours à l’hôpital ou encore avec des patientes rencontrées dans les salles d’attente et pour lesquelles elle me demandait d’intervenir pour des papiers ou un logement.

Elisabeth, un trou béant me transperce depuis une semaine. Je n’ai pas encore réalisé. Ton regard me paraît encore si jeune tant tu ne semblais pas réussir à vieillir. Je repense à nos descentes à ski tout près d’Innsbruck, tu étais de loin la skieuse la plus élégante, à nos soirées au café, au schnaps et aux barres de régime chocolatées à refaire le monde au sens propre comme au sens figuré, à cette vie partagée où je crois pouvoir dire qu’ensemble, nous aurons exploré tous les mystères de notre vie.

Comme promis Elise, nous serons ce soir à 20 heures, à la papeterie pour débattre avec Edwy Plenel sur comment recréer de nouvelles espérances."

Et c'est avec 170 personnes que nous nous réunîmes pour penser de nouvelles espérances dans ce monde politique qui se meurt.

Reunion_Plenel.JPG.

Vous trouverez en cliquant sur ce lien l'enregistrement réalisé par Jacques Simon de la conférence d'Edwy Plenel. Je le remercie.

Lien vers l'enregistrement: http://fdg-evry91.hautetfort.com/

Quelle ironie du sort, deux jours plus tôt, dans la même salle mais sans débat, Manuel Valls était venu expliquer l'irréconciliabilité des deux gauches et que comprendre les turpitudes de notre monde, c'était excuser. Loin de cet appel à la passivité, Edwy Plenel faisait appel à notre réflexion et à notre intelligence pour comprendre le monde et le transformer. Après avoir rappelé les quatre crises que nous traversons, celle du capitalisme, de l'écologie, de la révolution informationnelle et celle de notre civilisation, il nous invita à résister à l'état d'urgence permanent et à la déchéance de nationalité. Que faire face à de tels défis? Comment lier radicalité et pragmatisme en partant du réel de la situation pour penser le nouveau? Comment inventer un nouvel en commun qui ne soit fait ni du tout privé, ni du tout état? Son appel à être attentif à la jeunesse qui "veut être au banquet" fut entendu par cette belle salle où les jeunes étaient venus nombreux-ses. Il invita à réinterroger la question démocratique en sortant de la servitude volontaire où nous enferme le piège de la présidentielle. Son invitation à organiser des assemblées citoyennes pour s'emparer des élections législatives a fait mouche devant les militants du Printemps de Corbeil-Essonnes expérimentés par les campagnes municipales et départementales. C'est en appelant à l'heure du nous-mêmes qu'il créa le plus d'espoir. La victimisation ne mène à rien. Si les formes politique sont à réinventer, notamment à gauche, il appartient à chacun-ne de s'y coller. Clamer être de gauche ne suffit pas, tant notre gauche a failli. Il faut réapprendre à parler le langage de tout le monde, à partir des questions concrètes. Il rappela les enseignements de Gramsci pour définir un nouvel imaginaire, Benjamin Stora pour dénouer le nœud français face au colonialisme et à l'immigration, comme un sudisme à la française. Sûrement la frontière des deux "gauches" se situe entre les tenants ou pas d'une inégalité entre les humains qui serait naturelle. Il conclut cette soirée en invitant à convoquer un nouvel imaginaire. L'appel fut reçu 5 sur 5. A suivre...

lundi 1 février 2016

Soirée Anticor

Chers amis,

Merci à vous pour cette reconnaissance. Comme étant toujours élu de la République, je préfère être nommé dans cette catégorie que dans celle des casseroles.

Je profite donc de cette tribune pour souligner l’utilité de l’association Anticor. En valorisant les engagements citoyens contre la corruption, en favorisant les rencontres, vous donnez de la force au combat contre la corruption et vous faîtes reculer notre sentiment de solitude qui peut parfois exister.

Merci donc de donner confiance dans ces engagements si difficiles.

Devant tant d’injustices, tant d’inégalités face aux pouvoirs, le principal adversaire de notre nécessaire courage, c’est le sentiment de désespérance et d’impuissance.

Je suis, avec de nombreux Corbeil-Essonnois-ses, des militants-tes, des journalistes, à l’origine de la décision du conseil d’Etat du 4 septembre 2009 d’annuler les élections municipales de 2008 et de la mise en examen de Serge Dassault, 69ème fortune mondiale. Elle fut prononcée le 10 avril 2014, soit une semaine après les élections municipales de 2014 qui ont une nouvelle fois donné la victoire à son successeur, Jean-Pierre Bechter. Depuis, Serge Dassault ne cesse de faire la une de l’actualité non pas pour le motif de sa mise en examen, « achats de vote, complicité de financement illicite de campagne, financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé », mais pour la vente de ses avions.

Le milliardaire, à la tête de l’un des plus grands groupes de presse et d’armement, a eu beau tout se permettre jusqu’à être déclaré inéligible par le conseil d’Etat pour avoir créé un système redoutable d’achat de voix, soupçonné d’avoir fait transité 53 millions d’euros en liquide par son comptable suisse au Rond-Point des Champs Elysées, d’avoir ainsi sous-estimé ses déclarations fiscales, cela ne l’empêche pas de recevoir l’accolade de l’actuel président de la République. François Hollande déclarait au dernier salon du Bourget en aidant Serge Dassault à descendre d’un avion, « C’est encore l’Etat qui soutient Serge Dassault. » C’est la première chose que je tenais à souligner. Les faits de corruption sont si difficiles à dénoncer et surtout à défaire qu’ils sont souvent le fait des puissants de ce monde. Cela dit quelque chose de notre époque où seul le pouvoir de l’argent mène le monde. Nous vivons une époque où les Etats sont à la solde de ces puissances financières. C’est vrai en France, c’est vrai quasiment partout ailleurs jusque dans des pays où il n’y a plus d’Etat mais où le business se fait avec les pires bandes totalitaires et terroristes.

Combattre la corruption est donc indissociable d’une pensée d’un tout autre monde et inversement. On ne peut rêver d’un autre monde sans s’attaquer aux forces de l’argent sur tous les fronts et notamment sur celui de la corruption. J’ai en tête les propos d’Antoine Peillon dans son excellent ouvrage, « Corruption ». « Comment s’y prendre pour refonder une République vraiment démocratique, normative et vertueuse ? Cette refondation n’est envisageable qu’à la condition que l’on procède auparavant à une bonne cure de désintoxication de ce tout-puissant hallucinogène qu’est l’argent, aux fins de se libérer des liens de dépendance tissés par l’oligarchie qui détient le pouvoir de produire, de faire circuler, de thésauriser, d’investir, de cacher et de blanchir … l’argent. »

Je souhaite souligner avec vous ce soir l’inégalité de traitement face au droit et l’injustice qui consiste à ce que ces personnes mises en examen ont toutes les chances de n’être jamais jugées. D’abord de par leur âge, ayons en tête l’affaire du Médiator et le décès de Jacques Servier, mais de par aussi la puissance juridique de ces individus qui de recours en recours et d’appels en appels repoussent toujours plus loin la date De leur procès. J’avais prévu de ré interpeler Christiane Taubira sur ce sujet mais… Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter, mis en examen pour des faits vieux de plus de huit ans, sont à l’heure où nous sommes ensemble réunis, à la même tribune pour les vœux de Corbeil- Essonnes que notre cher premier ministre puisque nous nous trouvons dans sa circonscription. Chaque année donc, Manuel Valls assiste aux vœux de Serge Dassault et de Jean-Pierre Bechter et vante les mérites de leur gestion. En termes de rapidité de la justice mieux vaut être PDG de groupe que salarié de Goodyear ou d’Air France. La question d’une réforme judiciaire est évidemment nécessaire.

Autre enseignement, on ne combat peu la corruption avec un code moral. Notre ville de 46000 habitants a vu se déverser des millions d’euros d’argent du milliardaire sans jamais qu’un centime ne soit déclaré. Beaucoup ont en profité, entreprises, commerçants, jeunes, moins jeunes, communautés, lieux de cultes, associations. Rien n’a été laissé au hasard pour quadriller la ville. J’en ai d’abord retiré l’enseignement que la simple critique morale de ce système était peu convaincante. Parce que dans une République qui ne tient plus ses promesses, comment reprocher à qui que ce soit d’accepter l’obole d’un milliardaire. Non, le moyen efficace de rendre moins attractif la corruption c’est de faire rentrer dans la vie, les mots dont se gargarisent tous les matins notre premier ministre mais qui n’ont guère de réalité, la liberté, l’égalité et la fraternité. Repenser la société en terme de droit c’est couper l’herbe sous le pied du corrupteur.

J’ai aussi appris que que si effectivement la corruption sert à maintenir les corrupteurs au pouvoir, elle n’est pas un système efficace pour satisfaire l’intérêt général. On pourrait croire qu’avec tant d’argent déversé, la ville soit fleurissante. Ce n’est pas le cas. C’est un système efficace pour voir fleurir les voix dans les urnes le jour du vote mais cela ne développe pas la ville. Une fois acheté, l’être humain perd de sa valeur. Ce qui fait la richesse d’un individu, c’est sa capacité à créer, à inventer, c’est la satisfaction à s’émanciper par soi- même. Ce que l’on appelle en pédagogie, la reconnaissance de soi. Une fois l’enveloppe encaissée, ce désir de création s’estompe. C’est vrai pour les entreprises où l’aide financière ne fait rien pour améliorer le marché. Notre ville est l’une de celle qui aura vu pendant ces décennies, peu de jeunes accompagnés pour créer artistiquement, pour se dépasser sportivement ; l’argent du milliardaire n’a rien fait pour animer le commerce local ; la vie démocratique et associative est anesthésiée. Tenir une communauté humaine par l’argent n’est pas facteur d’émancipation et de vitalité mais d’assujettissement.

Je voudrais vous assurer que recevoir ce prix est un signe encourageant donné à toutes celles et ceux qui, à Corbeil-Essonnes comme dans de plus en plus de villes, refusent le clientélisme et cherchent à réinventer la démocratie. Il s’agit ni d’être optimiste ni d’être pessimiste mais de travailler sans relâche à une société fraternelle et citoyenne. Soyons attentifs au fait qu’un monde politique se meurt et qu’un tout autre se cherche. Nous sommes de plus en plus nombreux dans cette quête.

Merci à vous.

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dimanche 10 janvier 2016

La mise en mouvement d’une nouvelle offre politique émancipatrice -je n’ose plus dire à gauche tant le vocable méritera lui aussi d’être redéfini- ne pourra être que l’œuvre des citoyens-nes eux-mêmes

Comment faire avec la politique aujourd’hui ?

Chacun a beau en être dégouté, ne plus vouloir en entendre parler, elle revient toujours. Parce que d’une certaine façon, en faire le deuil nous ramènerait à faire le deuil de nous-mêmes comme être social, de notre rapport aux autres et à notre devenir ensemble. Seuls les gouvernants qui font tout pour garder le pouvoir rêvent de sujets définitivement désintéressés. Leur faire ce cadeau mène tout simplement au chaos duquel personne ne peut espérer échapper.

La destruction d’Etats par les occidentaux laisse la place à la violence de rapports uniquement basés sur la bestiale loi du plus fort. Je vous renvoie à l’éclairante conférence d’Alain Badiou du 23 novembre au théâtre d’Aubervilliers sur le thème « Penser les meurtres de masse- http://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/alain-badiou-penser-les-meurtres-de-masse .
La confiscation des pouvoirs institutionnels en France par une élite politicienne détruit la démocratie. Un horizon politique où une majorité d’électeurs-rices ne voteraient plus et où un tiers s’abandonneraient au Front national ne peut laisser indifférent le citoyen encore un minimum réveillé. Jamais un pouvoir politique dans notre pays n’aura en si peu de temps brisé les repères des citoyens-nes avec leurs représentants : création d’intercommunalités géantes destituant de fait des conseillers élus par le suffrage universel, fusion des régions et des cantons, campagne présidentielle permanente faisant du président de la République un monarque décidant seul, usage du 49.3 pour libéraliser à outrance notre économie, remise en cause de nos fondements républicains et de nos droits de l’homme sur le thème si bien résumé par Edwy Plenel, « Ayez peur, je m’occupe du reste » développé lors du passionnant débat le 16 décembre 2015 à Gennevilliers- https://blogs.mediapart.fr/patrice-leclerc/blog/161215/edwy-plenel-esther-benbassa-marwan-muhammad-gennevilliers . Avec un tel programme et ses conséquences dévastatrices, pas étonnant que la désespérance l’emporte.

Alors à quel saint se vouer pour retrouver le chemin de l’espoir ?

D’abord peut être s’accorder sur la relativité de l’adhésion des Français-ses aux thèses du Front National qui loin de moi l’idée de la minimiser, nécessite d’en appréhender la mesure pour comprendre qu’une grande majorité d’électeurs-rices peine « à trouver un espace et une offre politique qui leur correspondent. » Je vous renvoie à la fine analyse de Frédéric Gilli dans le Monde daté du 10.12.2015. http://www.lemonde.fr/elections-regionales-2015/article/2015/12/10/il-n-y-a-pas-de-vague-bleu-marine_4828268_4640869.html . Toujours adhérent entre autre d’un parti politique, le parti communiste, je ne peux que partager néanmoins le constat d’échec de l’offre politique du Front du gauche. Je partage sur ce point le cri du cœur de deux anciens-nes militants-es du Front de gauche paru dans Libération daté du 13 décembre 2015 qui se termine par un appel à prendre le temps et à oser « une vraie recomposition qui fasse bouger les lignes par-delà les appareils politiques actuels, s’ancrant profondément dans la société. » http://www.liberation.fr/debats/2015/12/13/front-de-gauche-merci-pour-ces-elections_1420419 .

Après quelques décennies passées à militer au sein de mon parti et aussi à côté au sein d’associations citoyennes notamment locales pour penser une alternative au système Dassault à Corbeil-Essonnes, j’ai acquis la conviction que la mise en mouvement d’une nouvelle offre politique émancipatrice- je n’ose plus dire à gauche tant le vocable méritera lui aussi d’être redéfini- ne pourra être que l’œuvre des citoyens-nes eux-mêmes, certains-es d’en maîtriser à chaque instant la forme et le fond. Ce que parfois nous réussissons localement, j’en fais l’expérience certes ardue mais passionnante dans ma ville avec l’association « Le printemps de Corbeil-Essonnes, nous n’avons de choix que de l’expérimenter nationalement. Si Gael Brustier a raison de dire dans son livre, « A demain Gramsci »- http://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/17495/a-demain-gramsci-gauche-francaise-cherche-desesperement-peuple-perdu- que « la question du sens commun est liée au fait que l’intérêt des dominés n’est pas donné, qu’il se construit intellectuellement, culturellement, socialement, politiquement», nous sommes condamnés et j’y vois là une peine bien jouissive, à accepter que c’est l’engagement de chacun qui fera la bonne politique. Les formes de ces nouveaux espaces politiques sont à inventer. Et alors ?

Face à la peur entretenue de l’autre, face aux craintes de voir perdurer une vie politique sclérosée et à bout de souffle, qu’avons-nous de mieux à espérer fait chacun-e à son niveau, d’engagement local, régional, national, européen ou international, prenne rendez-vous avec sa liberté et se sente autorisé à prendre toutes les initiatives citoyennes que bon lui semble. Citoyennes ne signifiant pas qu’elles excluent des adhérents d’organisations politiques eux-mêmes citoyens, cela invite à considérer qu’aucune forme d’engagement politique ne peut s’auto déclarer plus légitime qu’une autre. Redonner du sens aux mots, aux valeurs comme celles de l’égalité, de la démocratie nécessite que le plus grand nombre se mette en mouvement pour le redéfinir. C’est particulièrement le cas de celles et ceux qui en ont le plus besoin, je pense aux classes populaires simplement définies par Daniel Mermet dans l’Humanité du 16 décembre 2015, « cette jeunesse et toute la population issue de l’immigration »- http://www.humanite.fr/daniel-mermet-les-classes-populaires-ce-sont-aujourdhui-toute-cette-jeunesse-et-toute-la-population . Je faisais remarquer lors de la passionnante conférence de l’Agora de l’Humanité le samedi 9 janvier de Pierre Rosanvallon et Cynthia Fleury- http://www.humanite.fr/agoras-de-lhumanite-la-republique-prend-de-la-hauteur-594985 , que le contenu même de ce que doit et peut être l’égalité ne s’impose pas. La douloureuse expérience du communisme nous au moins enseigné cela.

Je suis toujours frappé par le fait que l’idée politique qui consiste à annoncer que si nous prenions le pouvoir « nous prendrons tout au-dessus de tel montant de fortune » effraie presque plus les plus démunis que les plus fortunés. Parce que l’être social et psychique qu’est l’être humain ne peut définir son idéal, son horizon des possibles ou spirituel que dans le champ de ce qui lui paraît possible, souhaitable et imaginable. J’en reste à cette idée si justement formulée par Jean-Pierre Vernant, « qu’il n’y a pas de définition de l’intérêt général sans démocratie ». La définition d’une nouvelle dynamique, d’un nouveau mouvement politique ne pourra se faire sans un nouvel élan démocratique. Dans la préface du livre de Patrice Cohen-Seat « Peuple ! », qu’il signe, Gérard Mordillat invite à « repousser les alliances de circonstances » et à prendre nos responsabilités, notamment à faire le pari de l’intelligence des classes populaires à penser et à changer le monde. Si le parti communiste participe à ce nouveau mouvement politique, tant mieux, s’il ne le fait pas, cela risque de nuire à ce mouvement lui-même en constituant un frein.

C’est de tout cela que nous discuterons avec lui comme grand invité, le vendredi 22 janvier à 19 heures à l’espace papeterie à Corbeil-Essonnes avec le Printemps de Corbeil-Essonnes pour se souhaiter une bonne année 2016.

En 2016, prenons le temps de nous vouer à un nouveau dessin d’en commun.

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