GOMORRA de Roberto Saviano, un livre à lire avant la sortie du film, mercredi 13 août.
Par Bruno Piriou le vendredi 1 août 2008, 16:21 - Mes lectures - Lien permanent

Si le film reste fidèle au message de l'excellent livre de Roberto Saviano, je
lui prédis un large succès. Ce que décrit ce journaliste invite à la réflexion.
S'il ne réduit pas le système capitaliste au système mafieux, il démonte
néanmoins les mécanismes qui poussent une logique fondée sur la recherche du
profit maximum à recourir à des pratiques sans foi, ni loi. De Naples à La
Corse, il n'y qu'un pas. De la Corse à Corbeil-Essonnes, il n'y a pas un grand
écart sur la logique d'un "système". Bruno PIRIOU
__Mes bonnes feuilles du livre: « GOMORRA Dans l’empire de la camorra » de ROBERTO SAVIANO__
« Comprendre ce qu’est l’atroce, ne pas nier son existence, affronter la réalité sans préjugés » Hannah Arendt
« Ceux qui l’emportent, quelle que soit la manière, jamais n’éprouvent de honte. » Machiavel, Histoire de Florence
« Les gens, c’est des vers et ils doivent rester des vers. » Extraits d’écoutes téléphoniques
"« Le monde t’appartient. »'' Scarface, 1983
Profits, business, capitaux. Aucune autre idéologie, nul symbole, ou forme de hiérarchie ne compte. Rien d’autre.
Et quand le travail sert uniquement à se maintenir à la surface, à survivre, qu’il ne sert qu’à lui-même, alors il n’apporte que la plus profonde des solitudes.
Système, un terme éloquent, qui évoque un mécanisme plutôt qu’une structure. Car l’organisation criminelle repose directement sur l’économie, et la dialectique commerciale est l’ossature du clan.
Le mot d’ordre est laissez faire, laissez passer. Libéralisme absolu.
Robbie Williams, célèbre chanteur cocainomane, a affirmé pendant des années que « la cocaïne est le moyen que Dieu a trouvé pour nous faire comprendre que nous avons trop d’argent ».« S’il y a de la coke aux Case Celesti, ça veut dire que Dieu se contrefout de la valeur de l’argent ».
Faut que t’arrêtes de te balader dans le coin, y a de la tension partout. Même le bitume essaie de se barrer d’ici.
Le propriétaire d’un atelier clandestin soutient presque toujours un homme politique ou un responsable de zone au sein du clan qui fera élire l’homme politique, lequel le protégera des contrôles. Les clans camorristes de Secondigliano n’ont jamais été les esclaves de la politique, ils n’ont jamais voulu bâtir de telles alliances. Mais par ici il faut avoir des amis, c’est fondamental.
Une colère qui est une manière de défendre un territoire mais aussi d’accuser ceux qui l’ont toujours négligé, l’estimant inutile, négligeable. Ce gigantesque et soudain déploiement des forces de l’ordre, après des dizaines de morts, après que l’on eut retrouvé le corps mutilé et brûlé d’une jeune fille, ressemblait à une mise en scène. Les femmes du quartier sentaient bien qu’on se moquait d’elles. Du reste, après cette invasion qui ne faisait que tout compliquer, personne n’essaierait d’améliorer la situation. Dès lors, puisqu’on les avait oubliés, eux, leur isolement et leur mauvaise vie, ces femmes voulaient à tout prix que cette indifférence dure et chassaient hors du quartier ceux qui venaient de découvrir cette tache noire.
La présence de ces sentinelles est également fondamentale aux abords des chantiers. Les entreprises du bâtiment qui ont obtenu un marché font souvent appel à des sous traitants appartenant aux groupes camorristes, mais il arrive que le travail soit confié à des entreprises « non conseillées ». Pour savoir si les responsables de chantiers ne sous traitent pas à des entreprises « extérieures », les clans ont besoin d’une surveillance permanente et fiable. Ce travail revient aux adolescents, qui observent, vérifient, informent le responsable de zone et, si le chef de chantier a pris des libertés, exécutent les ordres. J’appartiens à tel système et ainsi, je prends ce que je veux chez le commerçant qui ne me demande pas de payer.
Ici, travailler comme serveur, commis ou sur un chantier, est une honte. Des journées de travail de dix heures, au noir, sans congés payés ni sécurité sociale, mais aussi sans le moindre espoir d’améliorer son sort. Le système offre au moins l’illusion que le travail paie, qu’on peut faire carrière.
Pas renoncer, vouloir tout, et tout de suite, s’en emparer maintenant.
Capable de faire des affaires avec tout et de gagner de l’argent même avec rien. Ernst Junger dirait que la grandeur est exposée à la tempête : des mots que les parrains, les entrepreneurs de la camorra, pourraient faire leurs. Etre au cœur de l’action, au centre du pouvoir. Tout utiliser comme un simple moyen et n’avoir que soi pour fin. Ceux qui prétendent que c’est immoral, qu’il ne peut y avoir d’existence humaine sans éthique, que l’économie doit avoir des limites et obéir à des règles, ceux-là n’ont pas réussi à prendre le pouvoir, ils ont été vaincus par le marché. L’éthique est le frein des perdants, la protection des vaincus, la justification morale de ceux qui n’ont pas su tout miser et tout rafler. La loi existe sur le papier, mais la justice est autre chose. C’est un principe abstrait qui implique chaque homme et permet de condamner ou d’innocenter en fonction du sens qu’on lui donne.
Ce ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l’entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d’un ultralibéralisme radical. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas. Détenir le pouvoir, dix, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte. Avoir conscience d’être des hommes d’affaires condamnés à disparaître-la mort ou la prison à perpétuité- mais animés par la volonté implacable de fonder des empires puissants et sans frontières.
Dominer coûte que coûte. Le pouvoir avant tout. La victoire économique plus précieuse que la vie. N’importe quelle vie, compris la sienne.
Comme s’il suffisait de désirer quelque chose de toutes ses forces pour modifier le cours des évènements.
Les accusations sont graves : un groupe de conseillers municipaux aurait demandé au président d’une structure commerciale d’embaucher plus de deux cent cinquante personnes ayant des liens avec de parenté avec des dirigeants du clan Moccia. La décision de dissoudre le conseil municipal a également été prise après que certaines concessions eurent été attribuées en violation des règles.
Les parrains savaient comment faire accepter aux autres clients qu’on les serve les premiers. Ils offraient le déjeuner à toutes les personnes présentes.
Un camorriste sait qu’il doit prendre soin de ses ennemis loyaux car ils sont bien plus précieux que les ennemis cachés.
Aucune décision ne permet de résoudre un problème, aucune prise de conscience, aucune idée ni aucun choix ne peut donner la sensation d’agir de la meilleure des façons. Quoi qu’on fasse, ce sera une erreur, pour une raison ou pour une autre. C’est ça, la vraie solitude.
Sur le marché, tout ce qui rompt les liens politiques et sociaux, tout ce qui encourage une consommation massive et une accumulation exponentielle du pouvoir l’emporte.
L’article 416 bis du code de procédure pénal italien est celui qui définit le crime d’association de type mafieux :
« Quiconque fait partie d’une association de type mafieux formée de trois personnes ou plus encourt une peine de prison de trois à six ans. » L’association est de type mafieux « quand ceux qui en font partie se servent du pouvoir du lien associatif, du rapport d’intimidation et de l’omerta qui en dérive pour commettre des délits, obtenir la gestion directe ou indirecte, ou le contrôle d’activités économiques, de concessions, de privilèges ou de marchés publics, ou pour réaliser des profits, obtenir des avantages injustifiés pour eux- mêmes ou pour d’autres, ou encore pour entraver le libre exercice du droit de vote en procurant à soi des avantages injustifiés même ou à autrui des voix lors de consultations électorales ».
Le binôme Etat/anti-Etat n’existe pas, il n’y a qu’un territoire sur lequel on fait des affaires : avec l’Etat, grâce à l’Etat, sans l’Etat : si quelqu’un au sein de l’Etat nous faisait obstacle, on trouvait quelqu’un d’autre prêt à nous aider. Si c’était un homme politique, on le faisait perdre, si c’était un fonctionnaire on trouvait le moyen de le contourner.
Entrepreneurs. C’est ainsi que se définissent les camorristes de la région de Caserte : rien d’autres que des entrepreneurs.
La partie illégale du commerce permettait de casser les prix de la partie légale.
Le racket comme service imposé. La domination commerciale des Casalesi jouissait ainsi d’un vaste consensus. Et là où la persuasion et le sens de l’intérêt commun étaient impuissants, la violence faisait le reste : menaces, extorsion, camions de transport des marchandises détruits. On frappait les chauffeurs, on volait les véhicules des entreprises concurrentes, on brûlait les hangars.
Pas de problème, au pays de la « finance créative », où le délit de falsification de bilan a été dépénalisé. Décret législatif pris par Berlusconi.
Sandokan a demandé la parole. Il était nerveux, il voulait réagir au verdict, réaffirmer sa thèse et celle de ses avocats : il était un entrepreneur à succès, un complot de magistrats envieux et marxistes voulait voir dans la puissance de la bourgeoisie d’affaires venue de l’agro aversano une forme de criminalité organisée et non le fruit d’un savoir-faire économique et financier.
« La criminalité n’est pas tout le pouvoir, c’est un des pouvoirs », rappelait souvent le journaliste Riccardo Orioles, un des observateurs les plus attentifs des dynamiques de la camorra. Aucun parrain ne voudra siéger au gouvernement. Si la camorra était « tout le pouvoir », il n’y aurait plus d’affaires, plus de marges entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Dans ce sens, chaque arrestation, chaque maxi-procès est surtout une façon de renouveler les chefs, d’interrompre des phases, plutôt qu’une action susceptible de détruire le système.
La protection dont bénéficiait le sénateur avait également dissuadé ces tentatives, non parce qu’une escorte policière et des voitures blindées font peur mais parce que c’est un signe : l’homme qu’on veut éliminer n’est pas seul, il ne pourra être supprimé aussi facilement qu’un individu qui ne compte que pour sa famille. Lorenzo Diana est un des hommes politiques déterminés à dévoiler la complexité du pouvoir des Casalesi, il ne veut pas se contenter d’attaques vagues contre les criminels. Plus que n’importe qui d’autre, il est en mesure de démonter ce pouvoir, et les clans craignent donc cette connaissance et cette mémoire. Ils craignent qu’il puisse du jour au lendemain attirer l’attention des médias nationaux sur leur pouvoir et révéler devant la commission anti-mafia ce que les journalistes ignorent, à force de n’y voir que des crimes de Province. Lorenzo Diana fait partie des rares personnes qui savent que combattre le pouvoir de la camorra demande une patience infinie, car il faut chaque fois tout reprendre depuis le début, tirer un à un les fils de l’écheveau économique pour arriver au cœur du crime. Lentement mais avec constance, avec colère, même quand l’attention se relâche, quand tout semble parfaitement inutile, qu’on se sent impuissant face à un pouvoir criminel qui se métamorphose mais n’est jamais vaincu.
Le groupe le plus puissant. Une suprématie économique qui ne provient pas directement de l’activité criminelle mais de la capacité à équilibrer capitaux légaux et illégaux.
« La vie aigre » de Luciano Bianciardi. Rêve de faire sauter l’immeuble de la société Pirelli à Milan, après un coup de grisou qui fit 48 victimes parmi les mineurs. Il n’en fit rien, se consacrant au journalisme, à l’écriture et à la traduction.
Le « Je sais » de Pasolini. Et donc au lieu de passer en revue les lieux que je pourrais faire exploser, je me suis rendu à Casarsa della Delizia, sur la tombe de Pasolini.
L’article intitulé « Qu’est-ce que ce coup d’Etat ? Je sais » est paru le 14 novembre 1974 dans le Corriere della Sera et figure dans le recueil Ecrits corsaires. Pasolini y attaque ceux qui gouvernent l’Italie, en ces termes non équivoques : « Je sais. Mais je n’ai pas de preuves. Ni mêmes d’indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain…qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier… »
Je voulais simplement trouver un lieu, quelque part où je puisse réfléchir sans honte à la possibilité de la parole. La possibilité d’écrire, de montrer les mécanismes du pouvoir, par delà les histoires, par delà les détails. Comprendre s’il était encore possible de donner les noms, un par un, de montrer les visages, de déshabiller le corps du délit et de trouver sa place dans la construction du pouvoir. Si l’on pouvait encore suivre comme des cochons chasseurs de truffes les dynamiques du réel et de l’affirmation de l’autorité, sans métaphores, sans demi-mesures, uniquement avec la lame de l’écriture.
Je ne peux pas penser comme si de rien n’était.
Ces derniers en vinrent à craindre ces mots plus qu’une descente de l’anti-mafia, plus que les écoutes téléphoniques qui annoncent pourtant une mort certaine.
« Pour l’amour de mon peuple je ne me tairai pas. »
« Le fonctionnement opaque du marché du travail, en raison duquel la recherche d’un emploi fait appel à une logique de clientélisme et n’est pas la simple revendication d’un droit au travail. Le manque ou l’insuffisance, y compris dans l’action pastorale, d’une véritable éducation sociale, comme si l’on pouvait former un chrétien mûr sans former un homme et un citoyen mûrs.» Don Peppino « Pour le chrétien, formé à la parole de Dieu, la « famille » est uniquement un ensemble de personnes unies par une communion d’amour, dans lequel l’amour est un soutien désintéressé et attentionné, un soutien exaltant celui qui donne et celui qui reçoit. »
Une parole capable de suive à la trace le parcours de l’argent. Don Peppino Diana avait compris qu’il devait coller son visage contre cette terre, contre le dos, fixer chacun les yeux dans les yeux, ne pas s’éloigner afin de continuer à voir et à dénoncer, et comprendre où et comment les entreprises accumulent de la richesse, comment se déclenchent les tueries et les arrestations, les règlements de comptes et les silences. Avec sur le bout de la langue le seul instrument au moyen duquel tenter de changer son époque : la parole. Et cette parole, incapable de se taire, scella sa condamnation à mort.
J’ai toujours observé Renato Natale de loin, comme on regarde des personnes devenues malgré elles les symboles d’une certaine forme d’engagement, de résistance, de courage. Plus il agissait avec constance et courage, plus il était protégé par sa philosophie. Il faudrait examiner l’histoire de ces terres pour comprendre le poids de mots tels que volonté et engagement.
C’est précisément dans cette solitude que se forge ce qu’on pourrait appeler le courage, une sorte de panoplie qu’on porte sans en avoir conscience. On tient bon, on fait ce que l’on a à faire, le reste ne compte pas. Car la menace ne prend pas toujours la forme d’une balle dans la tête ou de quintaux de bouse de vache déversés sur le pas de la porte. On est lentement effeuillé. Une feuille par jour, jusqu’au moment où on se retrouve nu et seul, pensant combattre une chose qui n’existe pas, qui n’est qu’un délire de notre cerveau. On commence à prêter attention aux calomnies prétendant qu’on est insatisfait, qu’on en a après ceux qui ont réussi et qu’on appelle camorristes parce qu’on est frustré. Alors il faut utiliser toutes ses ressources, trouver un carburant qui alimente l’âme pour pouvoir continuer. Jésus, Bouddha, l’intérêt général, la morale, le marxisme, la fierté, l’anarchisme, la lutte contre la criminalité, la propreté, une colère insatiable et permanente, le méridionalisme. Quelque chose. Pas un crochet auquel se pendre, plutôt une racine sous terre, inextirpable. Dans la bataille inutile qui ne peut se solder que par une défaite, c’est certain, il doit y avoir quelque chose à préserver et à savoir, quelque chose qui se renforcera grâce à notre acharnement, une véritable obsession, de la folie pure et simple. Cette racine en pivot qui pénètre profondément dans le sol, j’ai appris à la reconnaître dans le regard de ceux qui ont décidé de ne pas baisser la tête devant certains pouvoirs.
Tandis que ses assassins envisageaient de s’en prendre à la chair pour affirmer leurs positions, je pensais une fois de plus à la bataille de don Peppino et à l’importance de la parole.
Je me disais que placer la parole au centre d’une lutte contre les mécanismes du pouvoir était une chose incroyablement nouvelle et puissante.Des mots contre des bétonneuses et des fusils.
Une parole orientée de telle sorte qu’on ne puisse la faite taire qu’en tuant.
Les clans étaient la première force économique du territoire, et refuser de les rencontrer n’aurait pas eu de sens, comme si l’adjoint au maire de Turin refusait de rencontrer le président-directeur général de Fiat.
La logique de l’omerta n’est pas si banale. Ce qui rend le geste de cette femme un geste scandaleux, c’est le fait d’avoir considéré la possibilité de parler comme une chose naturelle, instinctive, vitale. Vivre sa vie de cette façon, c’est croire réellement que la vérité existe, sur un terre où la vérité est ce qui rapporte et le mensonge ce qui ne rapporte pas : un choix inexplicable. Et les autres se sentent donc en difficulté, mis à nu par le regard de celui ou celle qui a renoncé aux règles de vie commune qu’ils ont accepté en bloc. Des règles auxquelles on obéit toute honte bue, car au fond c’est ainsi qu’il doit en être, c’est ainsi qu’il en a toujours été : nul ne peut tout changer par ses seules forces, il vaut mieux les économiser, suivre le droit chemin et vivre comme on nous autorise à le faire.
La sensation qu’il n’y avait pas d’issue possible, l’obligation de prendre part à une grande bataille sous peine de ne pas exister.
Imaginer ce n’est pas compliqué. Mais imaginer le fonctionnement de l’économie dans son ensemble est une autre affaire.
Saturer un territoire de déchets toxiques, entourer ses villages de collines d’ordures n’est un problème que si l’on envisage le pouvoir comme une responsabilité sociale à long terme. Le temps des affaires ne connaît, lui, que le profit à court terme et aucun frein.
Je voulais savoir si les sentiments humains pouvaient affronter une machine aussi puissante, s’il existait un quelconque moyen d’action, s’il y avait une solution pour échapper aux affaires, pour vivre en dehors des dynamiques de pouvoir. Je me torturais, j’essayais de comprendre si l’on avait une chance de comprendre, de découvrir, de savoir, sans être dévoré et broyé. Si l’on avait seulement le choix entre savoir et accepter la compromission, ou ignorer et donc vivre tranquillement. Peut-être ne restait-il plus qu’à oublier, à détourner les yeux. Ecouter la version officielle des choses, ne prêter qu’une oreille distraite et se plaindre à peine. Je me demandais s’il était possible d’être heureux ou de mettre simplement de côté tout rêve d’émancipation et de liberté absolue avant d’empoigner un semi-automatique et de se lancer dans l’arène, de faire enfin des affaires, des vraies. De me convaincre que je faisais partie de la trame de mon temps et de tout mettre dans la balance, diriger et être dirigé, devenir une bête de profit, un rapace de la finance, un samouraï des clans. De faire de ma vie un champ de bataille sur lequel on n’a aucune chance de survivre et où l’on peut seulement crever après avoir dirigé et combattu.
Connaître n’est donc pas un engagement moral : savoir, comprendre, est une nécessité. La seule chose qui permet de sentir qu’on est encore un homme digne de respirer.