« Vérité sur la démocratie » Jean-Luc Nancy

Y a-t-il un bon capitalisme ? Mai 68 s’adressait au capitalisme.Mai 68 a engagé la mise en question de l’assurance démocratique et l’exigence de justice sociale. 40 ans, une maturité encore capable d’être inquiète et aventureuse. Le rapport aux totalitarismes, cette pensée que cette survenue pouvait être due à des raisons et à des attentes surgies à l’intérieur des démocraties elles-mêmes, si elle n’a pas été absente à cette époque, n’a pas pour autant entraîné une exigence suffisante de réflexion sur ce qui avait mis la démocratie en défaut d’elle-même. La politique démocratique y sombrait irrésistiblement dans un double déni : de justice et de dignité.

En dépit des bonnes âmes, nous fûmes et restons Nietzschéens à cet égard ; c'est-à-dire, en un mot, que nous frayons une voie vers la sortie du nihilisme. Nous savons qu’elle est étroite et difficile, mais elle est ouverte. On quittait l’âge de l’ « Histoire », comme Lévi-Strauss, Foucault, Deleuze ou Derrida le diagnostiquaient très tôt, alors même que Sartre s’efforçait avec audace de ressaisir à nouveaux frais la pensée de la praxis sociale.

/ mai 68, cet habitus, ethos tendait à découpler l’action politique du cadre convenu de l’exercice ou de la prise du pouvoir…

On dépouillait le régime de la « conception » pour ouvrir un autre régime de pensée : non plus l’engendrement de formes chargées de modeler un donné historique par lui-même déjà en quelque sorte préformé mais l’exposition des objectifs eux-mêmes à un outre passement de principe : à ce qu’une prévision ne saurait épuiser car cela engage un infini en acte. C’est pourquoi le communisme doit être moins avancé comme une hypothèse comme le fait Alain Badiou et par conséquent moins comme une hypothèse politique à vérifier par une action politique elle-même prise dans le schème d’une lutte classique que posé comme une donnée, comme un fait : notre pensée première.

Tout d’abord nous sommes en commun.

Ensuite, nous devons devenir ce que nous sommes : la donnée est celle d’une exigence, et celle-ci est infinie. Il est légitime de s’interroger sur la réalité dernière du geste électoral aussi bien que de la démocratie des sondages. Plus insidieusement encore on peut fausser l’expression libre à sa racine par l’entretien d’un enseignement et d’une vie culturelle sous hypnose de superstition. Mais ces menaces ne doivent pas encourager les démocraties – tout au contraire- à délaisser leur propre lucidité.

/68, ce qui compte n’est pas l’anti-autoritarisme, le sens libertaire ou libertin qu’on prête à 68, ce qui compte est un sens de cette vérité : que l’autorité ne peut être définie par aucune autorisation préalable (institutionnelle, canonique, normée) mais peut seulement procéder d’un désir qui s’y exprime ou qui s’y reconnaît. Aucun subjectivisme, encore moins de psychologisme dans ce désir, mais l’expression d’une vraie possibilité et donc d’une vraie puissance d’être.

Si la démocratie a un sens, ce doit être celui de ne point disposer d’autorité identifiable à partir d’un autre lieu et d’un autre élan que ceux d’un désir -d’une volonté, d’une attente, d’une pensée- dans lequel s’exprime et se reconnaisse une vraie possibilité d’être tous ensemble, tous et chaque un de tous.

Les mots communisme et socialisme n’ont pas porté par hasard l’exigence et la ferveur que le mot « démocratie » ne parvenait pas ou ne parvenait plus à nourrir.

La démocratie n’a pas assez retenu qu’elle devait aussi être « communiste » en quelque manière, faute de n’être que gestionnaire des nécessités et des pis-aller, privée de désir, d’esprit, de souffle, de sens. La démocratie est esprit. Le contrat de Rousseau a un sens parce qu’il produit un être intelligent et un homme.

L’exigence de l’homme, de l’infini et du commun ne peut être déterminée ni définie. Il y a là une part d’incalculable qui est la part la plus rebelle aux réquisitions d’une culture de calcul général nommée « capital ».

Il faut que trouve sa place -et son temps, son moment- l’infini de l’exigence. Ces possibles se définissaient moins comme des droits que comme des puissances.

La part de l’existence qui est de l’ordre de l’inéchangeable, du sans valeur parce que hors de toute valeur mesurable. La part du sans-valeur –part du partage de l’incalculable- excède la politique. La politique a pour tâche d’en maintenir l’ouverture, d’en assurer les conditions d’accès, mais elle n’en assume pas la teneur.

__ L’élément dans lequel l’incalculable peut être partagé a pour nom l’art, l’amour, l’amitié ou la pensée, le savoir ou l’émotion mais non la politique.__ Celle-ci s’abstient de prétendre à ce partage, mais elle en garantit l’exercice. C’est de l’attente d’un partage politique de l’incalculable que provient la déception devant la démocratie. Nous sommes restés prisonniers d’une vision de la politique comme mise en œuvre et activation d’un partage absolu : destin d’une nation, d’une République, de l’humanité, vérité du rapport, identité du commun.La naissance de la démocratie a été grevée de cet oubli.

La production sociale de l’homme par l’homme est un procès infini. Marx sait que l’homme « total » est un infini, que la « valeur » au sens absolu est un infini, et que la « sortie de l’aliénation» est un infini. Ce dont nous avons besoin, c’est de Pascal et de Rousseau avec Marx.

Ne pas oublier que l’homme n’est pas dieu, que son assomption sous un absolu ne se présente pas mais a lieu hic et nunc, en une présence que la « dignité de la personne » et les « droits de l’homme » ne peuvent pas du tout assurer, même s’il ne faut pas les en séparer ; ne pas oublier que le « commun », le demos, ne saurait être souverain que sous une condition qui le distingue précisément de l’assomption souveraine de l’Etat et de quelque conformation politique que ce soit : voilà la condition de la démocratie. C’est ce que, depuis 68, il nous est demandé de comprendre.

Ni tout, ni bien entendu rien, la politique doit se comprendre dans une distinction- et un rapport- avec ce qui ne peut ni ne doit être assumé par elle, non pas, assurément, parce que cela devrait être assumé par une autre instance (art ou religion, amour, subjectivité, pensée…), mais parce que cela doit être pris en charge par tous et par chacun selon des modalités dont il est essentiel qu’elles restent diverses, voire divergentes, multiples, voire hétérogènes.

Au nom de la considération des micro pouvoirs, on oublie l’ordre spécifique du pouvoir (politique) et l’on oublie sa destination propre et distincte. Le nihilisme n’est rien d’autre que l’annulation des distinctions, l’annulation des sens ou des valeurs. Il nous faut cet apparent oxymore : une démocratie nietzschéenne.

Le capitalisme est avant tout dans son principe, le choix d’un mode d’évaluation : par l’équivalence. Différent de partage mais un échange qui n’est que substitution des rôles ou permutation des places.

Le destin de la démocratie est lié à la possibilité d’une mutation du paradigme de l’équivalence. Il s’agira de trouver, de conquérir un sens de l’évaluation, de l’affirmation évaluatrice qui donne à chaque geste évaluateur la possibilité de n’être pas lui-même d’avance mesuré par un système donné, mais au contraire l’affirmation d’une valeur ou d’un sens unique, incomparable, insubstituable.

Cela seul peut déplacer la supposée domination économique, qui n’est que l’effet de la décision fondamentale pour l’équivalence. Contrairement à ce que montre l’individualisme libéral, qui ne produit que l’équivalence des individus, c’est l’affirmation de chacun que le commun doit rendre possible. Cela seul sort du nihilisme : non la réactivation de valeurs, mais la manifestation de tous sur un fond dont le rien signifie que tous valent incommensurablement, absolument et infiniment. La condition de l’affirmation inéquivalente est politique en ce que la politique doit en ménager l’espace. Mais l’affirmation elle-même n’est pas politique. La politique n’affirme pas, elle fait droit aux exigences de l’affirmation.

La politique démocratique ouvre l’espace pour des identités multiples et pour leur partage, mais elle n’a pas elle-même à se figurer.La démocratie dépose l’assomption d’une vérité du commun. Tout témoigne d’une fébrilité d’attente, d’un besoin de saisir à neuf une existence en pleine transformation. S’il y a crise du roman, c’est parce que nous avons à inventer un nouveau récit de notre histoire désormais privée d’Histoire. S’il y a du body art, c’est parce que nos corps désirent se comprendre autrement.

La cité n’a ni à prendre en charge la forme ou le récit ni à s’en tenir quitte. D'où l’ambiguïté des politiques culturelles. Si l’action politique est paralysée comme elle l’est aujourd’hui, c’est parce qu’elle ne peut plus être mobilisée à partir d’un premier moteur doué d’énergie motrice : il n’en existe plus en termes politiques, et toute la politique doit être remobilisée depuis un ailleurs. Il n’existe pas non plus d’autre premier moteur économique que le capital et sa croissance, aussi longtemps que l’économie elle-même continue à être pensée comme motrice de la politique et du reste, par l’effet du choix qui valorise l’équivalence en même temps qu’il valorise l’idée d’un « progrès » censé moraliser l’indifférence de cette équivalence.

C’est parce que ce choix profond - opéré depuis le Renaissance jusqu’au 19ème siècle- a épuisé ses vertus et relève cet épuisement qu’il n’y a plus de gauche. Sans doute est-il possible que l’homme ne désire au fond rien d’autre que le mal. Cette possibilité elle-même porte à une évidence incandescente la question insistante de ce que je nomme ici « communisme » en tant que vérité de la démocratie : car rien n’est plus commun que la commune poussière où nous sommes promis.

La démocratie veut dire que ni la mort ni la vie ne valent par elles-mêmes, mais que vaut seulement l’existence partagée en tant qu’elle s’expose à son absence de sens ultime comme à son vrai- et infini- sens d’être. Le pouvoir du peuple c’est le pouvoir d’abord de faire échec à l’archie et ensuite de prendre en charge, tous et chacun, l’ouverture infinie ainsi mise au jour.

De ce choix fondamental- c’est le choix d’une civilisation entière- résulte l’annulation inévitable de l’équivalence générale, •* qui est l’indéfini perpétué au lieu de l’infini inscrit, •* qui est l’indifférence au lieu de la différence affirmative, •* de la tolérance au lieu de la confrontation, •* le gris au lieu des couleurs.

Entrer dans cette pensée, c’est agir déjà. C’est être dans la praxis par laquelle se produit un sujet transformé plutôt qu’un produit conformé, un sujet infini plutôt qu’un objet fini. La démocratie n’est pas d’abord une forme politique, c’est pourquoi elle peut être conforme au capitalisme.

La démocratie est :

•* d’abord le nom d’un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice, ni religieuse, ni politique, ni scientifique ou esthétique, mais qui engage entièrement l’homme en tant que risque et chance de lui-même. •* Ensuite, le devoir d’inventer la politique non pas des fins de la danse au dessus de l’abîme, mais des moyens d’ouvrir ou de garder ouverts les espaces de leurs mises en œuvre.

La politique doit être reconnue distincte de l’ordre des fins- même si la justice sociale constitue d’évidence un moyen nécessaire à toutes fins possibles.Pensons d’abord l’être de notre être-ensemble-au monde, nous verrons quelle politique laisse cette pensée courir ses chances.

Sans doute est-il possible de distendre les sens des mots, de rendre « politique » égal à « métaphysique » : mais on perd ou brouille ainsi une distinction dont le principe doit être consubstantiel à la démocratie. Ce principe retire à l’ordre de l’Etat- sans préjudice de ses propres fonctions- l’assomption des fins de l’homme, de l’existence commune et singulière.