Intervention de Lucien SEVE, présentation de son prochain livre: "L'homme?"
Par Bruno Piriou le jeudi 18 septembre 2008, 09:11 - Réflexions politiques - Lien permanent
jeudi 22 mai 2008 (JPG) De gauche à droite, Yvon Quiniou, Valère Staraselski
et Lucien Sève.
Compte tenu de ce qu’Yvon Quiniou vient de dire sur son travail, je dis un mot
sur ce sur quoi je travaille. J’ai engagé, imprudemment à mon âge, une série de
quatre ouvrages sous le titre général Penser avec Marx
aujourd’hui. Passe encore de bâtir, mais écrire une tétralogie à cet
âge, ce n’est pas prudent. J’en sais quelque chose puisqu’ayant publié il y a
quatre ans l’introduction au premier tome qui se sous-intitule Marx et nous, je
suis en train de terminer, enfin, au bout de quatre ans, le deuxième tome qui
s’intitulera « l’homme ? » Je suis sur Marx et
l’anthropologie au sens théorique du mot.
C’est inimaginable ce qu’il y a à dire, à la fois en montrant ce que Marx
apporte, qui est à mes yeux incalculable ; et en polémiquant, à un niveau
j’espère suffisamment élevé, en permanence contre ce qu’est aujourd’hui
l’anthropologie dominante, laquelle de manière souterraine et parfois
d’ailleurs affleurante, joue un rôle très important dans l’idéologie de défense
du capitalisme. Voilà, je travaille là-dessus. Je suis dans la dernière ligne
droite, mais elle est longue.Sur le communisme, j’ai écrit aussi plusieurs
livres. Dans la toute dernière période, j’ai commis quelques textes que
peut-être certains d’entre vous connaissent, et je suis dans la situation
d’avoir ou à me répéter, ou à me contredire, selon la formule connue. Vous
comprendrez que je choisisse la première branche de l’alternative. Je m’en
excuse auprès de ceux qui auraient lu les textes que je vais non pas
paraphraser – j’espère parler de manière relativement originale – mais enfin
quant au fond, je l’avoue, je n’ai rien de neuf à avancer par rapport à ce que
j’écrivais en décembre. Ma pensée évolue certes, mais quand même pas à ce
rythme.J’ai 20 minutes, je vais essayer de présenter 4 idées.
Vous devinez d’avance à quel point en cinq minutes ces idées seront
schématiques. Elles s’exposent ainsi, ventre ouvert, à la critique acérée
d’Yvon Quiniou qui ne manquera pas d’y procéder et, par là, de nous engager
dans un échange, un débat, un approfondissement peut être.
Première idée : notre vie publique est dominée par un dogme, dont
le poids est écrasant. Ce dogme c’est que le communisme a été essayé, comme on
dit, et qu’il a échoué d’une manière incontestable et écrasante. C’est donc
terminé. C’est le grand dogme dans lequel nous vivons, dans lequel
nous pensons, dans lequel nous échangeons, dans lequel nous essayons
d’inventer. Le communisme est mort. À cela j’objecte que le
communisme n’a pas pu échouer pour l’excellente et simple raison qu’il n’a
jamais été « essayé », nulle part. Ni dans des pays qui ont voulu
construire au-delà du capitalisme, ni de la part de partis, qui sans être
jamais parvenus vraiment au pouvoir, ont censément fait de la politique avec le
communisme. Je dis qu’ils n’en ont jamais fait vraiment avec le communisme, y
compris le parti dont je suis membre depuis maintenant pas loin de 60 ans. Pour
tirer au clair cet étrange constat – le communisme a été essayé et il a échoué,
réponse : pas du tout, il n’a été essayé nulle part – il faut se
demander : de quoi parle-t-on ? Que veut-on dire ? Pour moi
cette question a commencé à prendre corps au tout début des années 80. Ayant
été beaucoup mis en mouvement (comme nombre de communistes, membres du Parti ou
pas, mais appartenant à cette mouvance politique), par le fameux abandon de la
dictature du prolétariat en 1976, qui posait des problèmes stratégiques
fondamentaux ou, plus exactement, qui devait poser ces problèmes beaucoup plus
qu’il ne l’a fait réellement, ma réflexion a été particulièrement sollicitée à
ce moment-là. D’autant plus que j’étais en bisbille avec Althusser sur ce
point. Lui était pour qu’on garde la dictature du prolétariat, moi j’étais
absolument d’accord avec la décision du Parti, mais pas du tout d’accord avec
le manque de pensée théorique qui accompagnait cette décision. C’est ce qui m’a
mis en mouvement. Ce mouvement a abouti à ce qui a été pour moi une véritable
découverte et que chacun peut refaire aujourd’hui encore. J’ai longuement
enseigné que Marx, dans un texte fameux de 1875 qui s’appelle la critique du
programme de Gotha, explique qu’au-delà du capitalisme, il y a deux moments
historiques fondamentaux. Le premier, qui est une phase inférieure, c’est le
socialisme. Le deuxième, plus tard, phase ultérieure, sera le communisme. Or,
j’ai commencé à découvrir à ce moment-là, il y a de cela pas loin de 30 ans,
qu’en réalité ce n’est pas du tout cela le vocabulaire de Marx. La fameuse
première phase, jamais nulle part, en aucune circonstance, il ne l’a appelé
socialisme.Il l’a toujours appelé communisme. Mieux même, le choix du mot
communisme par Marx et Engels, qui est une longue histoire dans laquelle il est
hors de question d’entrer en quelques minutes, est un choix fondamental,
théorique, qu’Engels éclaire notamment dans la préface à l’édition anglaise du
manifeste de 1877, lorsqu’il dit nous avions le choix entre socialisme et
communisme en 1848, mais socialisme c’était un terme bourgeois, salonnard alors
que communisme était prolétarien. Et de plus, quand on s’intéresse au contenu,
le socialisme renvoyait à toute sorte de choses dont l’étatisme, alors que le
communisme, de ce point de vue, était beaucoup plus proche de l’anarchisme,
malgré une divergence radicale quant à la manière et au moment de la
suppression de l’Etat. Mais en tout cas le communisme c’est le dépassement,
l’abolition de l’Etat. Donc entre socialisme et communisme il n’y a non pas
successivité historique : d’abord le socialisme puis, tout naturellement,
comme son aboutissement, le communisme. Question : et alors pourquoi
l’Union soviétique n’a-t-elle jamais transité vers le communisme, contrairement
à la croyance, à l’espoir de Khrouchtchev qui annonçait que le socialisme bien
« beurré » serait meilleur que celui « sans beurre », et que ça
allait se produire dans peu d’années ? À ce moment-là, on vivait encore
dans l’idée qu’on était dans la phase socialiste, puis qu’on allait passer
enfin (en tout cas commencer à passer) au communisme, avec la gratuité du
métro, tout ça, qui allait s’étendre petit à petit. Puis, sous Brejnev, le
communisme disparaît. Ou plutôt il existe, mais très « en haut ». Au
sommet des immeubles comme dans des slogans que plus personne ne regarde. Ceux
qui sont allés à Moscou dans ces périodes-là ont certainement encore cette
extraordinaire image des grands slogans en lettres éclairées la nuit :
« En avant vers le communisme », ce qui n’avait rigoureusement plus aucun
sens, qui n’en avait jamais vraiment eu, mais qui alors là, officiellement,
n’en avait plus aucun.J’ai déjà presque atteint les 5 minutes pour l’exposé de
la première idée, c’est beaucoup trop court pour dire quelque chose de vraiment
substantiel. Je dirai donc : il y a entre socialisme et
communisme, non pas un rapport de succession historique dans lequel nous avons
longtemps marché (enfin moi en tout cas) mais bien plutôt une différence
fondamentale d’orientation qui fait que jamais le communisme ne peut sortir du
socialisme. Si une chose est acquise, c’est celle-là. Disons de
manière extrêmement schématique (mais peut-être si, à tâtons, je touche à
quelque chose, on pourra préciser davantage) : dans l’idée du socialisme,
il y a l’idée de la conquête révolutionnaire du pouvoir politique comme moment
décisif pour changer la société. Il faut conquérir le pouvoir d’état pour
changer la société. Donc le changement de la société, fondamentalement, s’opère
par en haut. Ce qui a d’innombrables conséquences, y compris en matière
d’organisation car alors le parti dont on a besoin pour ça est aussi un parti
de pouvoir, un parti de conquête du pouvoir, et donc un parti dans lequel il y
a un pouvoir, un parti vertical. Il y a toute une cohérence, la cohérence
bolchevique si vous voulez, brillante et puissamment pensée chez Lénine. Mais
cohérence caricaturale et mortifère puisque, chose étrange, des mouvements et
des pays se réclamaient du communisme tout en s’intitulant clairement
socialistes. Mic-mac de vocabulaire qui traduit un impensé théorique fabuleux.
Dans le socialisme, il y a intrinsèquement l’idée d’un pouvoir d’Etat. Il n’y a
donc pas ce qui est le « cœur du cœur » de l’idée communiste chez
Marx : l’appropriation des moyens de productions et d’échanges, et plus
largement des moyens de vivre de l’ensemble de ce qu’il appelle les puissances
sociales des hommes, l’appropriation par les producteurs associés.C’est tout à
fait autre chose que la conquête du pouvoir politique à partir duquel on
transforme la société et qui va, en réalité, rester, à demeure, le vrai
dépositaire de l’appropriation. L’idée communiste, profondément différente,
c’est l’idée de l’appropriation par les gens eux-mêmes, associés donc aux
bénéfices de nouveaux rapports qui s’établissent entre eux. Le
communisme n’a pas échoué, il n’a jamais été « essayé ». Pour des
raisons de tous ordres, qui sont d’abord des raisons historiques liées aux
situations réelles des pays dans lesquelles se sont faites des révolutions
majeures mais aussi pour des raisons qui tiennent à toute l’histoire du
mouvement ouvrier, notamment au fait que contrairement à ce dont on s’est
longuement gargarisé, il n’est pas vrai que les idées de Marx et Engels ont
pénétré le prolétariat dans les grands pays avancés à la fin du 19ème siècle.
C’est complètement faux. La sociale démocratie allemande n’est pas du tout
communiste, pas du tout. Et c’est un des drames de la fin de la vie de Marx et
d’Engels, qui vit 12 ans de plus, de voir qu’en effet les choses ne vont pas
dans ce sens la. <br /> Elles vont dans le sens du socialisme,
de l’étatisme et même dans le cas du lassalisme, courant majeur du mouvement
ouvrier allemand, dans l’idée qu’on peut s’entendre avec Bismarck pour créer
des formes productives nouvelles. Avec Bismarck ! Le socialisme a été
infesté de cela. En ce sens, le stalinisme, l’irruption brutale de l’Etat dans
tout ça n’est pas une surprise complète. C’est un peu dans la logique des
choses. L’idée d’un socialisme autogestionnaire ultra-humaniste fait partie de
ces rêves théoriques qu’on peut naturellement manipuler, mais qui sont sans
consistance profonde. Vous n’y coupez pas : ou bien vous vous tournez vers
le socialisme, ou bien vous vous tournez vers le communisme. Il y a un dilemme,
et nous sommes toujours devant. Quel dépassement du capitalisme
aujourd’hui ? Cette première idée vous permet sans doute d’entrevoir que,
bien évidemment, je suis totalement, inconditionnellement, absolument et
entièrement pour une alternative communiste au capitalisme. Je pense qu’il n’y
en a pas d’autre.
Qu’une autre, c’est une rêverie.
Cela renverse donc complètement, 2ème idée, un autre dogme, selon
lequel le communisme est probablement une très belle idée mais,
malheureusement, intrinsèquement utopique. C’est une idée qu’on
rencontre partout, de mille manières, et que les communistes ont eux-mêmes
longuement entretenue, en qualifiant le communisme « d’idéal ». C’est un
litige que j’ai eu jusqu’au bout avec Georges Marchais. Il n’a jamais renoncé à
l’idée que le communisme était un idéal, et dans cette façon de penser le
communisme comme idéal, je vois précisément ce qui me parait l’erreur des
erreurs, l’incompréhension des incompréhensions. C’est l’idée selon laquelle le
communisme sera un « plus » quand on aura fait le socialisme. Le
socialisme pour la France d’abord et après, plus tard, on ne sait pas quand,
comme couronnement, le communisme. Idéal ? utopie ? Vaste chapitre
auquel on peut aisément consacrer toute une séance de discussion. Je sais bien
que le mot utopie est souvent pris, aujourd’hui, en bonne part ; qu’on
revalorise l’utopie par rapport à l’avachissement devant les rapports
existants, leur poids apparemment écrasant, l’impossibilité apparemment
démontrée de ne pouvoir rien faire d’autre. Beaucoup de gens pensent que utopie
c’est bien, c’est positif, ça réveille. Je ne méconnais pas cet aspect des
choses mais plus profondément, je m’excuse, Marx a passé sa vie à lutter contre
l’utopisme. Vous direz utopie et utopisme, ce n’est pas pareil. On peut en
discuter, bien sûr. En tout cas, l’utopisme, c’est la pire des choses. Et
surtout c’est ne pas comprendre quelle est la démarche de Marx.Car Marx est
tout sauf un rêveur humaniste, un philanthrope qui dit « Ce serait
tellement mieux si… ». On ne changera jamais l’histoire avec des « Ce
serait tellement mieux si… ». Toute la démarche de Marx, c’est de dire je
m’occupe du réel, je regarde ce qui se passe dans la réalité, j’étudie le
mouvement du capital et qu’est ce que je constate ? Que ce mouvement est
puissamment contradictoire. Aspect des choses que nous n’avons (je dis nous,
c’est la tradition communiste française, mais aussi internationale) jamais
pleinement voulu prendre en compte. Alors que c’est clair comme le jour à la
lecture du Manifeste.
Le Manifeste est un vibrant éloge historique de l’apport positif du
capitalisme. C’est quand même extraordinaire, non ? Le capitalisme a
révolutionné l’histoire, il est puissamment contradictoire et il le reste. Il
bouscule tout, il créé des choses nouvelles. Et dans tout ça, il y a de
l’horreur. Nous sommes dans l’horreur jusqu’au cou. Mais en même temps regardez
bien : cette horreur a un envers. Cet envers, c’est des possibles ou,
inversement, ces possibles, hélas, sont tous grevés d’une face abominable. On
est dans la contradiction intense. Il ne s’agit donc pas de rêver d’une autre
forme sociale, il s’agit d’examiner ce qui se passe, d’étudier les
contradictions en mouvement, de voir quels sont les possibles qui affleurent.
Prenons un exemple tout simple. Même aujourd’hui, même dans l’abominable de la
situation qu’on connaît à l’échelle nationale, à l’échelle internationale, à
l’échelle mondiale, à l’échelle planétaire, il y a, dans l’ensemble, un
développement de la productivité du travail humain fabuleux, permanent. Enfin
permanent : compliqué, contradictoire, coupé de phénomènes contraires. Je
retombais hier sur un article que j’avais découpé d’un ouvrier de chez Renault.
Il calculait l’augmentation de la productivité chez Renault en 20 ans et
trouvait 40. Partout, vous avez des processus comme cela. Partout, autrement
dit malgré tout, malgré la casse, malgré des gâchis inimaginables, que la masse
des gens n’imagine même pas, dont le capitalisme est responsable. Or, c’est un
point très important à mes yeux, malgré tout cela, il y a un développement de
la productivité du travail qui fait que dans des pays développés « à
chacun selon ses besoins » n’est déjà plus du tout une utopie. Ce serait
parfaitement possible, dès maintenant. Je ne dis pas à chacun selon
« tous » ses besoins, sans autres limites que sa conscience éthique,
non, mais très largement déjà. Très largement des gratuités, des pouvoirs
d’achat sans comparaison avec ce qui existe aujourd’hui et qui est invivable
pour l’immense majorité des gens qui travaillent.Tout cela est déjà possible.
Mais tout cela est masqué par l’ampleur inouïe des gâchis. Je nous trouve d’une
faiblesse effrayante sur le recensement des gâchis capitalistes. Je ne peux pas
prendre le temps de le faire ici. Je donne cependant une idée. Si je prends
comme unité de compte la centaine de milliers de milliards d’euros ou de
dollars, je peux énumérer dix rubriques dans lequel il y a des gâchis de cet
ordre de grandeur. Si donc on mesure l’ampleur des gâchis, on mesure à quel
point l’idée de l’utopie communiste est elle-même une idée complètement
misérable. J’abrège, j’ai passé mes cinq minutes. Je dirai : le
développement des individus est un élément capital, le développement
multilatéral des individus, et spécialement ce qui se passe du côté des
femmes. (Je ne dirai pas que la femme est l’avenir de l’homme, car
c’est une formule très poétique mais bien équivoque. Cela dit, il y a de
l’avenir qui se passe là, vraiment.) Le développement de moyens d’information,
de communication et d’échange qui rendent une démocratie directe possible à
l’échelle planétaire ; la planétarisation d’une manière générale des
échanges, de la communication et des problèmes : Tout ça c’est des
possibles. Des possibles qui ne se réalisent pas d’eux-mêmes. Voir ces
possibles, ce n’est pas se reposer, c’est savoir comment travailler. Ce n’est
pas « rêver à… », C’est partir des contradictions insupportables
qui, en même temps, contiennent en elles-mêmes des éléments avec lesquels on
peut commencer à transformer en profondeur les rapports sociaux.
Troisième idée. Si, donc, le communisme est bien la vraie alternative
par rapport au capitalisme ; s’il n’est pas une utopie mais au contraire
un mouvement réel que nous avons sous les yeux, vouloir moins que le
communisme, aujourd’hui, c’est être en dessous de la situation. Si
l’on demande moins, on est déjà sur la pente savonneuse d’une sociale
démocratie qui va tout accepter. Il me semble qu’il faut mettre la barre au
moins à ce niveau par rapport à ce qu’est la situation. Mais alors comment
avancer dans cette direction ? Je pense que l’histoire nous a administré
au 20ème siècle une double leçon inoubliable. La première, c’est qu’il y a une
voie qui a fait faillite. Elle a été essayée et elle a fait faillite. C’est la
voie de la révolution, avec une bonne dose de violence naturellement, mais la
violence n’est pas un élément complètement définitionnel. Elle est simplement
une circonstance qui va normalement de soi quand on pose le problème dans les
termes d’une révolution de conquête du pouvoir politique, et à partir de là, -
à partir de ce que Lénine, dans une conférence très populaire sur l’Etat
appelait « le gros gourdin » qu’il faut prendre à la classe adverse -
on fait place nette et on construit une nouvelle société. De manière ultra
schématique, c’est le stalinisme. On sait ce que ça donne. Cela n’apporte pas
ce qu’on espère, et ça discrédite historiquement à un point que nous n’avons
pas fini de vivre. Parce que les procès de Moscou sont loin, mais ils sont
toujours là. Je trouve que c’est important de se poser la question :
pourquoi peut-il y avoir chez beaucoup de gens tant de haine du
communisme ? Dans l’anticommunisme d’aujourd’hui encore, il y a une haine
profonde. Cette haine a des racines historiques inoubliables. Cette voie n’a
pas seulement échouée, c’est une voie infâme, honteuse, et en tout cas
inexorablement décevante.D’un autre côté, il y a, précisément parce que cette
voie-là n’est pas possible, n’est pas bonne, n’est pas acceptable, l’idée selon
laquelle il faut se contenter du système que nous avons, en essayant de le
traficoter pour l’améliorer, pour le rendre moins injuste. Nous sommes plus que
jamais dedans, alors que le courant de pensée et d’action dit socialiste en
France aujourd’hui (si le parti socialiste était capable de tirer au clair ses
rapports théoriques avec le mot socialisme, on aurait déjà fait un certain
progrès. Mais apparemment, il n’en est même pas capable, il est au dessous de
la ligne de flottaison du minimum de la pensée théorique) n’offre pas d’issue.
Il faut bien reconnaître que nous sommes devant un problème stratégique sans
précédent, qui exige de nous une invention du même ordre de grandeur que celle
dont Marx et Engels ont fait preuve avec le Manifeste communiste, mais dans une
situation où le capitalisme rend le monde invivable et, à terme, pas forcément
éloigné, pose même la question de la survie de l’humanité, sa survie physique à
travers le drame écologique. Et j’enrage de voir que nous ne sommes pas
capables de faire monter l’autre thème, le thème anthropologique, c’est-à-dire
la survie morale de l’humanité, la survie de ce qu’est être un homme et pas une
bête. Ça, c’est en danger à un point extraordinaire. Les écologistes ont été
capables, il faut leur en donner acte, de constituer un mouvement de prise de
conscience. Nous, nous n’avons pas été capables, jusqu’ici, de constituer un
mouvement analogue au service de la cause anthropologique, c’est-à-dire de la
lutte contre la manière sans nom d’abîmer l’humanité au sens qualitatif du mot,
l’humanitas, le fait humain, le fait d’être homme. C’est l’autre versant. Il y
a le versant écologique, il y a le versant anthropologique, qui n’est pas d’une
moindre importance, et nous sommes d’une grande faiblesse. En écrivant un livre
sur « l’homme ? », je n’ai pas le sentiment unique de faire de la
philosophie au mauvais sens du mot ; j’ai le sentiment d’être pleinement
au cœur de nos problèmes. Si ces deux démarches sont en faillite, comment
fait-on ? Personne n’a de lapin à sortir de son chapeau. Je ne prétends
pas en sortir un sous vos yeux médusés. Mais, je dirai quand même, à partir
d’une formule qu’on peut reprendre à Jaurès – il y aurait à dire, il y aurait à
voir, en particulier l’évolution si complexe et si intéressante de la pensée de
Jaurès, ce qu’il appelait « évolution révolutionnaire » – une formule
exhumée depuis une dizaine d’années, à mon avis judicieusement, qu’aucune
formule ne règle aucun problème par elle-même, elle indique simplement une
direction de recherche, une évolution révolutionnaire. Au fond on a vécu, on
vit toujours, mais c’est déjà un petit peu derrière nous, le foisonnement de
mouvements sociaux, lesquels ont montré que des formes nouvelles d’action
transformatrices dans la société sont possibles. Mais, en même temps, elles
portent leurs limites, elles sont morcelées, elles ne débouchent pas sur un
processus global de transformation. C’est un mouvement social mais
malheureusement pas politique. Il s’agit de chercher, en tâtonnant, la voie de
mouvements socio-politico-culturels, quelque chose dans ce genre. Des
mouvements enracinés dans ce qui ne peut plus durer, dans ce qui met
spontanément en mouvement des tas de gens, dans des tas de sens différents. Il
y a du dynamisme possible. Et ça, malheureusement, ça n’est pas pensé, ça n’est
pas coordonné, ça n’est pas durable. Je suis très frappé, en jetant un regard
rétrospectif sur l’histoire du parti dont je suis membre et considérant que
l’essentiel était la future révolution, de ce que, quelques mois avant sa mort,
Jacques Duclos disait devant moi « j’espère quand même bien vivre jusqu’au
socialisme en France ». C’est ainsi que le problème était posé, c’est ainsi
qu’il était pensé. Mais je m’égare, si je vais dans cette direction.Au fond, il
me suffit de dire : il y a à inventer la voie d’un nouveau type de
mouvement qui engage au comptant des transformations effectives, des
transformations profondes. Des exemples, lisez l’Huma chaque semaine,
vous allez en trouver. Il y a quelques jours, un nommé Frédéric
Lorbon a publié un grand texte sur la finance sans loi. Un texte très
vigoureux de pensée. De très bon tonus je trouve. Il terminait en disant
« mais il faut faire quelque chose enfin, on ne va pas laisser tout de
même la finance circuler comme ça. » Il avance l’idée qu’il faut engager
une pétition pour l’abolition de l’article 56 du traité de Lisbonne. Bon, c’est
une idée. Huit jours après, une telle pétition prend corps. Quel est l’avenir
d’une telle initiative ? Personne n’en sait rien. En tout cas, ce qu’on
observe en général, c’est que ce genre de choses marche pendant une semaine,
pendant un mois, éventuellement pendant trois mois, puis ça tombe. Toute la
question est là. Tout est tellement relié. On peut tirer un fil, mais le
problème c’est de ne pas le lâcher. Tirons, continuons systématiquement à
tirer, et il va venir quelque chose. Des entrées, il y en a en permanence.
Prenez l’épidémie de suicide de salariés sur le lieu de travail et ce que ça
dit sur « où on en est ». Pour le coup, la cause anthropologique, là, on y
est. Ça met en cause l’organisation du travail, laquelle met en cause le poids
nouveau dont pèse l’actionnaire dans la gestion, ce qui met en cause, au bout,
toutes les logiques financières. Il faut prendre ça, qui est une cause urgente,
immédiate, mobilisatrice, mais réfléchir sur pourquoi, jusqu’ici, tout ce qu’on
a fait dans ce domaine est resté limité, sectoriel, borné dans le temps. Il
faut travailler à ça et à partir de là, commencer à construire un réseau, un
tissu, un maillage d’initiatives transformatrices.
J’en viens à mon dernier point. En même temps que « comment
faire ? » (c’est-à-dire stratégiquement), vient une question
brûlante « comment s’organiser pour faire ça ? ».
C’est toute la question de la forme de parti. Je me désespère un peu de voir
que beaucoup, à mes yeux, sous-estime la radicalité. Sous-estime à quel point
là, il y a une vraie percée à faire, des changements fondamentaux à opérer. Pas
en se jetant dans le vide. Je suis contre toute solution brutale, risquée,
aventureuse. Nous savons ce que nous avons encore, gardons le précieusement, ne
perdons rien, ne sabotons rien, faisons marcher tout ce qui marche. Je ne suis
pas du tout dans une optique du grand soir, et de la suppression aventureuse.
Non. Mais expérimentons sérieusement des formes tout à fait différentes
d’organisation. Et cohérentes avec ce qui a été dit précédemment, si du moins
ça vous parait pouvoir tenir la route, comme l’ancienne conception du parti
était cohérente avec l’ancienne conception stratégique.Car Lénine n’était pas
un imbécile. Moi je défends hautement l’œuvre de Lénine, la mémoire de Lénine,
la pensée de Lénine, qui est odieusement méconnue, calomniée. Autant, je suis
prêt à signer un texte disant que le léninisme ne peut plus rien nous apprendre
pratiquement, autant l’œuvre de Lénine reste une réflexion, une pensée
politique magistrale. Or, il y avait une cohérence fondamentale entre la
verticalité du parti (le que faire ?), le parti organisé de haut en bas et un
prolétariat qui n’avait pas la culture, n’avait pas la conscience. Il fallait
lui apporter les idées socialistes. Tout ça était complètement cohérent,
parfaitement pensé en un tout, en un bloc même, à la limite. Mais maintenant il
faut évidemment une toute autre cohérence. Et si le communisme, à la différence
de l’étatisme socialiste, c’est les producteurs associés qui s’approprient
eux-mêmes leur puissance sociale, alors la forme d’organisation qui correspond
est dictée d’avance elle aussi. C’est la suppression de la verticalité et
l’exploration systématique des possibilités de l’horizontalité. Au lieu de ce
que nous continuons à faire avec une absence de succès répétitive et flagrante
(la direction se réunit et décide d’engager des campagnes) faisons confiance
aux gens. Car enfin, quelqu’un veut transformer le monde dans un parti qui va
lui dicter ce qu’il doit faire ? C’est de l’incohérence ! Je le
répète : faisons confiance aux gens eux-mêmes pour prendre en main leur
propre sort. Jouons à fond la carte de l’horizontalité. Je pense, de ce point
de vue, que la cellule est un mode d’organisation totalement périmé, car la
cellule n’est pas le lieu possible de la mise en mouvement d’une politique, au
sens général, global et profond qui est aujourd’hui nécessaire. Ce n’est pas
possible. En principe une cellule, c’est le lieu de réception de toute une
série d’initiatives décidée en haut et dont elle est l’exécutant potentiel
(d’ailleurs de plus en plus inexécutif). La dégénérescence de ma propre cellule
m’a énormément appris, je dois dire. Dans un ensemble de 300 logements, voir
comment elle était il y a 25 ans, et comment elle est devenue dans la dernière
décennie, c’est au-delà du navrant il y a de quoi pleurer, mais en même temps,
tout cela fait réfléchir. On voit bien pourquoi cela ne peut plus marcher comme
ça. J’imagine, je rêve, je ne suis pas totalement contre l’utopique, une
assemblée de militants, en carte ou sans carte, c’est une question subalterne,
on verra plus tard, qui veulent transformer vraiment la société et qui
s’attachent, dans un lieu donné, à l’échelle de ce qu’est dans le Parti
communiste aujourd’hui une section. Je suis à Bagneux, où il y a encore
quelques centaines de militants.
Ils se réunissent, ils discutent le coup, et ils retiennent 2, 3, 4 objectifs
d’initiatives, en fonction de ce qu’ils sont, de ce qui les intéressent, de la
situation locale. Ils décident de ça et ils constituent (jadis j’employais le
mot réseau, je ne l’emploie plus parce qu’il a donné lieu à des tas de
contestations, à des expériences malheureuses, ou qu’on n’a pas voulu réussir),
disons un atelier, car pour l’instant le mot n’a pas encore été saboté. Prenons
ce mot, donc, avant qu’il soit saboté par la suite, comme je le redoute. Il y a
là des gens qui ne peuvent pas vivre avec l’idée que des salariés en sont
maintenant à se suicider sur le lieu de travail. Ils prennent cette question,
non pas dans une cellule, mais dans un atelier consacré à cette question. Ils
partent de là. Ils s’informent, ils rassemblent les données. En s’informant,
ils gambergent. Cela pose quel problème ? Aussitôt on se rend compte que
si le problème se pose ici, il se pose à maints endroits ailleurs. Alors une
communication horizontale est d’emblée nécessaire. Je constate qu’ailleurs les
ateliers sur ce même sujet se sont constitués. Ils échangent entre eux. Echange
de questions, échange d’expériences, de savoirs. Constitution centrale car pour
moi dans la forme parti, ce qui est mort c’est la verticalité, mais pas du tout
la centralité.Une centralisation horizontale est tout à fait nécessaire.
Supposons que nous ayons, dans le pays, des douzaines d’ateliers qui se battent
sur la même question, qui essaient de faire avancer la même sorte d’initiative,
par l’échange entre eux.A certains moments, cela peut aller vers une journée
d’étude, physique ou fictive, ou immatérielle, ou informatisée.On approfondit,
on consulte des spécialistes, on lit et on travaille, et on fait rebondir tout
ça dans des initiatives mieux affinées, plus pertinentes par rapport à la
situation. Je rêve, je rêve. Mais cela me paraît un rêve productif.
Une toute autre forme d’organisation, pour une tout autre stratégie, à
un tout autre moment historique et avec une tout autre conception du
communisme.