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Psychiatre dans le service public, psychanalyste, je ne suis, de fait, comme bon nombre de concitoyens adhérent d’aucun parti politique. Pourquoi ai-je décidé de me présenter sur une liste, celle du front de gauche aux prochaines élections régionales ? Depuis quelques temps, l’Etat ne semble avoir pour fonction essentielle que de promouvoir des lois de contrôle et de surveillance. Tout donne à penser que le pouvoir d’Etat glisse vers un vaste système de gardiennage du peuple alors même qu’il est supposé, dans la forme, en être le représentant ; pour mémoire les trois salves des lois dites Perben.

Qui se souvient qu’avec la chute de l’ancien régime, notre droit pénal avait reconnu que quoi qu’ait fait une personne, si cette dernière se trouvait privée de liberté, nous partagions, dans un au-delà de son crime, le raccrochant ainsi à notre humanité, une certaine idée de l’homme en faisant nôtre le désir de la retrouver : l’acte de s’évader n’était pas en soi punissable. Un pan de notre dignité a volé en éclats en pénalisant le désir de liberté, dans ce qui n’est qu’un exemple tant la liste serait longue. Voilà parmi bien d’autres une des mesures qui, marche après marche, nous descendent vers les bas-fonds de la régression humaine.

Dans mon métier, je côtoie des personnes que l’on a désignées folles qui ont une particularité, celle de nous confronter à l’impossible des possibilités de la politique pour résoudre leurs préoccupations. Elles nous obligent à relever un défi, celui de leur accueil, en pointant, au-delà de ce qu’on peut faire pour chacun, que la mise en commun est avant tout de partager ce qui nous échappe. La psychiatrie moderne a été « inventée » pour gérer ce qui ne relevait pas de la fiction de la raison et ne peut faire fi de son histoire.

Lors de son intervention à l’hôpital d’Anthony, le président de la république a franchi un pas d’une extrême gravité, en assimilant ceux sur qui butent nos systèmes dominants de compréhension à des délinquants. Il a, probablement au-delà ce qu’il imagine, fait de la folie non plus la limite, le littoral des possibilités de notre raison qui tire vers le haut la question de la démocratie mais il a fait de la folie un échec , répréhensible de la raison, proposant ainsi que cette dernière soit une vérité normative, que la raison quitte l’espace tendu d’une proposition politique pour devenir une norme au service d’une nouvelle aristocratie de la possession. De là, la destruction de tous les espaces au service du public par la mise en place d’une organisation ultra centralisée, un véritable despotisme gestionnaire avec ses procédures, ses contrats individualisés, ses mises en compétition des disciplines, son morcellement des actes, pour mieux les regrouper sous la coupe d’un encadrement détaché des pratiques pour réduire au maximum toutes possibilités et capacités institutionnelles de faire référence à leurs œuvres et à leurs missions pour résister à ce désastre.

Despotisme insidieux et subtil où l’autoévaluation avance assez masquée pour ne pas nous indiquer d’emblée sa parenté de fonction avec le recours en d’autres lieux à l’autocritique. La médecine est atteinte par ce cancer infiltrant, elle qui peut faire figure de modèle social : ne sommes-nous pas inégaux devant la maladie ? Et n’est-il de notre devoir de lutter solidairement contre cette inégalité ? Modèle parce que la question est bien plus de lutter en permanence contre les inégalités que de promouvoir par le haut une supposée égalité, Montesquieu déjà en son temps ne nous avait-il pas avertis que sous le régime despotique les gens sont tous égaux puisqu’ils ne sont rien.

Pendant ce temps -là, notre économie quotidienne, la vraie économie, celle de nos vies, est sous la coupe forcenée d’une nouvelle aristocratie qui tient de gigantesques casinos de paris sur le travail humain, les monnaies, les marchandises, les idées, les techniques… bref tout ce qui est censé participer aux mises en scène du lien social, où tous les coups sont permis, une fabrique virtuelle d’argent réel sans limite, une vaste fabrique de pauvreté et de destruction du monde.

Je me suis présenté probablement parce qu’il faut aussi nous réapproprier nos œuvres et nos espaces de travail, parce qu’il devient urgent de fédérer les énergies multiples qui, çà et là à leur niveau, dans toutes les directions de la société résistent pour respirer sous cette avalanche de mesures irrespirables. Face à la morgue et à la haine du peuple, un souffle de résistance sereine est possible, qui par son ouverture, tel que le front de gauche permet de l’espérer et d’en initier le devenir, créerait une nouvelle dynamique pour poser et partager autrement les questions de l’appropriation suicidaire de notre monde par cette aristocratie financière délirante.