Situation peu fréquente sous la Vème République, le moment particulier propre aux déséquilibres de nos institutions que l’on pourrait nommer l’année présidentielle s’ouvre sur une crise économique et sociale profonde, toujours en marche et dont l’issue échappe encore tant aux politiques qu’aux experts de tous bords, mobilisés en catastrophe au milieu de l’été pour commenter ce nouvel épisode de la crise financière.

Comme en 2007, la secousse est venue d’Amérique. La chute de Lehman Brothers a laissé cette deuxième fois la place à la dégradation de la note des Etats-Unis. Alors qu’on découvrait il y a quatre ans les effets catastrophiques de l’échange sur les marchés financiers des biens qui dans la réalité n’existaient pas, c’est aujourd’hui l’endettement des Etats qui est mise en lumière, sans que soient clairement établis et dénoncés les liens entre ces deux phénomènes.

Confusion politique

Le débat public, en France du moins puisque c’est encore celui qui nous intéresse le plus, semble nager dans une sorte d’énervement désordonné, où les arguments contraires ne s’opposent plus, et où l’alternance de comportements mimétiques puis distinctifs, notamment à gauche, rappellent parfois de manière inquiétante certaines stratégies que l’on retrouve sur les places financières. Dès lors, on désigne des coupables à tout bout de champ, sans aucune ligne cohérente : les traders hystériques, les Etats qui s’endettent, les ultra-riches indécents, les nombreuses fraudes ou mieux, les « niches fiscales »… Parfois, on comprend que c’est marqué à droite (l’intervention de Laurent Wauquiez sur l’assistanat), parfois que c’est marqué à gauche (remise en cause des cadeaux fiscaux faits aux plus riches). Mais de manière générale, le constat d’impuissance face à des marchés « devenus fous », le consensus sur le caractère « insoutenable » de la dette publique et le supposé « devoir de responsabilité » donnent surtout l’image d’un accord sur l’essentiel : le caractère indépassable des logiques de marché et la marge réduite des puissances publiques pour changer les choses. Cette situation a pour effet paradoxal d’isoler la gauche dans la position du « toujours contre », associé à l’incantation permanente, l’hypocrisie et surtout, plus grave encore, à l’incompétence sur le plan politique.

L’absence de lisibilité du discours de la gauche, et donc de perception des effets de son action potentielle, ne résulte pas seulement du spectacle, certes affligeant, du combat des chefs dans la course continue pour la candidature socialiste aux élections présidentielles. Ce que l’on observe plutôt, c’est que ces logiques concurrentielles exacerbées, à toutes les strates de ce que certains ont appelé « la société des socialistes », font passer les acteurs politiques complètement à côté d’opportunités pourtant heureuses de marquer radicalement la différence à l’égard de la droite au pouvoir depuis dix ans.

Réalité et devoir d’interrogation

Car il est grand temps que la gauche reprenne les armes dans le combat des idées écrasé par le néolibéralisme depuis le début des années 80, à tous les niveaux de la société. Un combat dont il faut accepter les formes nouvelles, souvent en fort décalage avec les grilles de lectures traditionnelles de la gauche française. Un combat à mener, inévitablement, avec les mots et les visages de la France du XXIème siècle. Un combat nourri par l’actualisation dans la pratique des idées des grandes conquêtes humanistes : la répartition solidaire des richesses, la sécurité sociale, la réduction des écarts de revenus, la progressivité de la contribution fiscale… Il faut s’interroger sur les raisons des difficultés de la gauche à rendre ces idées attirantes, crédibles, modernes dans nos sociétés occidentales contemporaines. On ne peut pas d’un côté déplorer l’affirmation de l’individualisme et de la consommation dans nos sociétés, et de l’autre parler et agir comme si ça n’était pas le cas, en continuant de marteler un discours devenu manifestement inaudible, avec l’entêtement et l’impuissance de celui qui se heurte à une réalité qu’il ne comprend pas. Dans un contexte où la gauche est fortement dominée dans la bataille d’idées, ce décalage produit un effet désastreux : à l’inefficacité de la répétition des formules toutes faites, elle n’a trouvé pour l’instant comme solution que de renoncer dans la pratique à son patrimoine idéologique et historique tout en en conservant dans le discours les résonances dépassées. En d’autres termes, face aux profondes transformations de notre époque, la gauche européenne s’est épargnée l’effort de la confrontation à la réalité, par un refus d’autocritique et une succession de renoncements à reculons.

En France, l’exemple est édifiant : la gauche établit peu de liens entre ses défaites répétées et ses propres faiblesses. En acceptant le discours de la rigueur, elle participe à la dissociation des questions économiques et sociales en délaissant la question du travail. Elle n’a pas renouvelé ses cadres, fermant notamment la porte aux premières générations d’ « enfants de l’immigration » qui frappaient aux portes de l’engagement politique dans les années 80 et 90. En clamant continument les vertus de sa diversité et des débats en son sein, elle réfute un inventaire pourtant nécessaire de ses divisions. Courant sans cesse derrière le zapping politique de Nicolas Sarkozy, elle s’est enfermée ces dernières années dans la position du continuel opposant ; dans ce même mouvement, elle n’a pas su élaborer ni formuler les idées politiques fortes susceptibles de rencontrer les attentes populaires.

A partir de la demande de politique, le renouveau des idées de gauche

Pourtant, grande est l’aspiration au changement, profonde l’indignation devant les injustices d’un « système » que chacun peine à nommer et à identifier – à l’image des revendications entendues lors des révolutions au Maghreb ou dans les mouvements sociaux en Espagne, en Grèce, au Portugal, et même au Royaume-Uni, qui traduisent tous à la fois une grande colère face à la situation économique et sociale et l’absence totale d’offre politique qui pourrait prendre les formes d’une réponse. Dans tous ces pays, pour clamer un immense ras-le-bol à l’égard d’une société marquée par les inégalités, le profit à tout prix, le travail précaire, les projets de vie impossibles à réaliser, le mépris et les passe-droit, c’est la jeunesse qui s’est levée : pourrait-on trouver plus fort symbole du décalage entre les aspirations humaines de notre époque, fruits notamment positifs de l’accès du plus grand nombre à l’éducation et à l’information, et la réalité du monde dans lequel nous évoluons?

Dans un moment historique crucial de remise en cause profonde des postulats de l’économie libérale, je suis convaincu que c’est en affirmant son intransigeance sur sa volonté de changer la société que la gauche trouvera les fondements de son renouveau. Partout, la demande de politique est forte. Preuve ou ironie, de plus en plus nombreuses sont les études qui démontrent que même au beau milieu des places financières, les traders demandent plus de régulation. Face à la dimension vertigineuse et la violence des mouvements financiers, la surdiffusion d’informations pourtant fragiles, la nécessité que la puissance publique affirme son autorité face aux marchés apparaît comme une évidence. C’est en se fondant sur ce constat unanime que nous devons partir de la réalité telle qu’elle est, pour remettre au goût du jour, sous des formes nouvelles, l’appropriation de la création de richesse par les êtres humains, les solutions collectives attentives à l’amélioration de la condition de chaque individu, la démocratie sans laquelle il n’y a pas de définition de l’intérêt général.

Pour cela, la gauche française a de nombreux atouts dont le bon usage ne dépend que de son volontarisme.

Volontarisme salutaire

Prenons l’exemple de la taxation des transactions financières, dont les derniers sondages d’opinion expriment une volonté très profonde dans la société française. L’affirmation progressive à l’échelle européenne de la nécessité de mettre en place une taxe sur les transactions financières est une bonne chose. Bien entendu, son évocation vague dans l’intervention commune de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ne peut nous satisfaire ; elle ouvre cependant une brèche que nous devons tout faire pour élargir, dès maintenant. Quitte à être améliorée par la suite, cette taxe nouvelle doit être mise en place rapidement pour envoyer un véritable signal aux marchés financiers.
Un signal qui serait l’opposé de celui du bon élève qui accepte la rigueur pour garder son AAA, et qui peut constituer une étape majeure dans le renversement du rapport des puissances publiques aux marchés financiers. La gauche ne peut se permettre de la manquer. Est-il utile de rappeler que l’idée de la taxe Tobin date des années 70, et que le gouvernement Jospin avait, en 2001, renoncé à la mettre en place en faisant voter de manière ridicule son « principe » mais pas son application ? Un encadrement des transactions financières aurait sans aucun doute permis de freiner l’inflation et la complexification des produits financiers qui s’échangent sur les marchés, et sont à l’origine de nombreux déséquilibres et incertitudes aujourd’hui. La mise en place d’un impôt sur les transactions financières à l’échelle Européenne doit être l’un des mots d’ordre de la gauche de transformation, en cas de victoire en 2012 : c’est à la fois une mesure identifiante et très réaliste, et dont l’efficacité économique se vérifie en opposition à la frénésie généralisée actuelle, objectivement intenable.

Ce que nous tentons de démontrer ici, c’est que la gauche aurait tout à gagner à un positionnement intransigeant et clair sur des questions cruciales, en proposant des solutions volontaristes qui emportent l’opinion. Dans une période où la droite – étonnamment sans être discréditée - manie sans retenue la contradiction en endossant le rôle du pompier qui loue dans le discours « notre modèle social » tout en le détruisant méthodiquement, c’est bien l’angle pratique que la gauche doit mettre au centre de son projet politique.

Nous avons amorcé plus haut la réflexion quant à la taxation et l’encadrement des transactions financières, mais une telle démonstration pourrait être faite sur d’autres thèmes : la réforme des retraites, le financement de la sécurité sociale et de l’Hôpital public, l’école publique, une vraie réforme du système fiscal. Et aussi bien entendu sur le thème du développement durable et de la préservation de notre environnement, qui sont des idées profondément et inévitablement de gauche. Sur toutes ces questions, l’enjeu est bien de rendre à nouveau lisibles et modernes les fondements de ces acquis de l’Histoire et du progrès social. Avec à chaque fois, l’idée que les logiques comptables ne peuvent être la grille de lecture exclusive de l’action publique, que la contribution de chacun au bien commun selon ses moyens et la juste répartition des richesses sont des conditions fondamentales de l’équilibre dans nos sociétés.

Opportunités

Nous vivons une période où des brèches s’ouvrent, où de nouveaux questionnements – notamment sous l’impulsion de la révolution écologique – s’imposent quant à l’avenir de l’humanité, le rôle des Etats, les formes et la mesure de la production et de la croissance, la répartition des richesses. Les résistances face à quelque chose que personne n’arrive de façon satisfaisante à définir autrement que « le système » sont innombrables, polymorphes, parfois éphémères, souvent contradictoires, très rarement lisibles dans les schémas politiques traditionnels. Il suffit en ce sens d’observer l’incroyable complexité des révolutions parties des pays arabes, mélange d’espoir et d’incertitudes. Pour tous ceux, dont je fais partie, qui portent encore l’idée de la possibilité d’une transformation sociale radicale, le pas décisif est d’accepter cette complexité, de considérer comme une richesse la dimension subversive de ces nouvelles résistances, y compris lorsqu’elles remettent en cause les structures politiques, notamment partisanes, telles que nous les connaissons.

Nous serions à la fois prétentieux et peu ambitieux pour l’avenir, si nous pensions que seuls les militants de ces organisations partisanes font l’affaire ! Prétentieux, parce que ce serait considérer que l’appartenance à un parti politique est le seul gage de clairvoyance et d’engagement, négligeant les formes de plus en plus diverses et multidimensionnelles de l’engagement politique aujourd’hui. Peu ambitieux pour l’avenir, parce qu’une telle démarche se priverait des ressources intellectuelles et militantes d’une société civile qui entretient un nouveau rapport aux organisations politiques et aux institutions, sur lequel il serait à mon sens suicidaire de fermer les yeux.

Le mandat d’élu, l’institution, les modes de décision, participent inévitablement de l’ordre des choses que nous voulons changer. Ils sont aussi, j’en suis convaincu, un outil formidable pour le faire. Maires, Conseiller régionaux et généraux de toute la gauche, approprions-nous ce constat pour faire évoluer le rapport entre les institutions et les citoyens, rapprocher toujours plus l’action politique de la réalité.

Pouvoirs locaux et point de vue de la pratique

En ce sens, la position dominante de la gauche dans la grande majorité des collectivités territoriales peut être un levier incomparable. Il offre aussi une expérience de la réalité que la droite ne peut, aujourd’hui, nous disputer. Cet « avantage de la pratique » doit être la base, dans cette période de balancement, de nouvelles pratiques, de constructions audacieuses en termes de solidarité et d’entraide. La gauche doit prendre ses responsabilités et opérer un renouvellement de ses représentants, notamment en acceptant le dépassement nécessaire des structures partisanes. C’est d’ailleurs en sachant mettre en valeur les multiples formes d’engagement citoyen que ces dernières retrouveront une forme de crédibilité, par exemple dans un tissu associatif aujourd’hui – souvent avec raison – paranoïaque à l’égard de la récupération politique.

La gauche est à la tête de 23 Conseils régionaux, de 60 Conseils généraux. Elle dirige Paris, Lille, Lyon ou Toulouse. Cela représente beaucoup de pouvoir ! Au-delà des profondes critiques que l’on peut adresser à la dernière réforme des collectivités territoriales, les orientations gouvernementales ne peuvent sans cesse être invoquées pour justifier ce qui apparaît en réalité comme un manque de volonté politique. Ce que beaucoup aiment à appeler « l’alternative plutôt que l’alternance » doit trouver sa réalisation concrète dans tous ces espaces où la gauche a les moyens politiques d’agir, sans attendre une victoire hypothétique en 2012. Dans le cas contraire, les grandes inquiétudes qui traversent l’opinion quant à la capacité de la gauche de faire autre chose que la droite seraient hautement justifiées.

Dans leurs relations aux grandes entreprises, aux bailleurs, les collectivités de gauche se doivent, dès maintenant, de montrer la même intransigeance que celle qu’ils préconisent dans la perspective d’une victoire en 2012. Par des politiques volontaires en matière d’action sociale et de services publics, qui s’extirpent des logiques comptables de la Révision Générale des politiques Publiques et refusent les régressions imposées par la réforme des collectivités territoriales, trop peu nombreux encore sont les arrêtés anti-expulsions, les contestations des fermetures de classes. Le devoir d’indignation, ou même de ce que certains appellent « désobéissance civile », doit aussi trouver son expression dans la pratique politique d’élus qui veulent changer le rapport de force dans la bataille d’idées et la construction politique dans nos sociétés contemporaines.

Espoirs

C’est tout le sens de ma détermination à repenser, en tant que Vice-président du Conseil général de l’Essonne chargé de la jeunesse, un nouveau service public d’accompagnement des jeunes dans leur parcours scolaire et professionnel à l’échelle du département qui mobilise l’ensemble de la société des adultes à partir de la parole des jeunes eux-mêmes. Avec la certitude qui si la gauche en campagne est si persuadée de la place fondamentale de l’avenir de la jeunesse dans l’équilibre présent de notre société, elle doit en faire la preuve par la mobilisation des leviers politiques qui sont les siens, aujourd’hui.

C’est aussi parce que je demeure convaincu que des solutions radicales existent et peuvent être mises en œuvre immédiatement que je me reconnais dans le discours offensif de Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la campagne présidentielle. Et si je suis engagé dans la démarche de rassemblement porté par le Front de Gauche, je pense profondément qu’il faudra à l’avenir aller plus loin encore dans l’ouverture, le dépassement des lignes établies, le renouvellement des mots et des visages, pour construire un Front de Gauche qui répondra aux attentes radicales de celles et de ceux qui cherchent.

Dans cette perspective et dans la certitude qu’elle saura se remettre en cause et relever ces défis immenses, j’appelle de mes vœux la victoire de la gauche rassemblée en 2012. Bien sûr, de grandes interrogations demeurent quant aux rapports de force à l’intérieur de cette gauche qui, nous le ressentons chaque jour, ne connaît plus ses certitudes d’hier. Mais nous avons, dès maintenant, dans un contexte politique où les brèches s’ouvrent sous les coups des indignations venant de toutes parts et toujours légitimes, les armes pour faire avancer nos idées dans les débats qui s’annoncent.

Oser dès maintenant, par la pratique à tous les niveaux, transformer l’existant. Voilà un mot d’ordre qui annoncerait l’ambition de la gauche et réveillerait l’espoir de nouvelles voies pour l’avenir !