Chers amis,

Merci à vous pour cette reconnaissance. Comme étant toujours élu de la République, je préfère être nommé dans cette catégorie que dans celle des casseroles.

Je profite donc de cette tribune pour souligner l’utilité de l’association Anticor. En valorisant les engagements citoyens contre la corruption, en favorisant les rencontres, vous donnez de la force au combat contre la corruption et vous faîtes reculer notre sentiment de solitude qui peut parfois exister.

Merci donc de donner confiance dans ces engagements si difficiles.

Devant tant d’injustices, tant d’inégalités face aux pouvoirs, le principal adversaire de notre nécessaire courage, c’est le sentiment de désespérance et d’impuissance.

Je suis, avec de nombreux Corbeil-Essonnois-ses, des militants-tes, des journalistes, à l’origine de la décision du conseil d’Etat du 4 septembre 2009 d’annuler les élections municipales de 2008 et de la mise en examen de Serge Dassault, 69ème fortune mondiale. Elle fut prononcée le 10 avril 2014, soit une semaine après les élections municipales de 2014 qui ont une nouvelle fois donné la victoire à son successeur, Jean-Pierre Bechter. Depuis, Serge Dassault ne cesse de faire la une de l’actualité non pas pour le motif de sa mise en examen, « achats de vote, complicité de financement illicite de campagne, financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé », mais pour la vente de ses avions.

Le milliardaire, à la tête de l’un des plus grands groupes de presse et d’armement, a eu beau tout se permettre jusqu’à être déclaré inéligible par le conseil d’Etat pour avoir créé un système redoutable d’achat de voix, soupçonné d’avoir fait transité 53 millions d’euros en liquide par son comptable suisse au Rond-Point des Champs Elysées, d’avoir ainsi sous-estimé ses déclarations fiscales, cela ne l’empêche pas de recevoir l’accolade de l’actuel président de la République. François Hollande déclarait au dernier salon du Bourget en aidant Serge Dassault à descendre d’un avion, « C’est encore l’Etat qui soutient Serge Dassault. » C’est la première chose que je tenais à souligner. Les faits de corruption sont si difficiles à dénoncer et surtout à défaire qu’ils sont souvent le fait des puissants de ce monde. Cela dit quelque chose de notre époque où seul le pouvoir de l’argent mène le monde. Nous vivons une époque où les Etats sont à la solde de ces puissances financières. C’est vrai en France, c’est vrai quasiment partout ailleurs jusque dans des pays où il n’y a plus d’Etat mais où le business se fait avec les pires bandes totalitaires et terroristes.

Combattre la corruption est donc indissociable d’une pensée d’un tout autre monde et inversement. On ne peut rêver d’un autre monde sans s’attaquer aux forces de l’argent sur tous les fronts et notamment sur celui de la corruption. J’ai en tête les propos d’Antoine Peillon dans son excellent ouvrage, « Corruption ». « Comment s’y prendre pour refonder une République vraiment démocratique, normative et vertueuse ? Cette refondation n’est envisageable qu’à la condition que l’on procède auparavant à une bonne cure de désintoxication de ce tout-puissant hallucinogène qu’est l’argent, aux fins de se libérer des liens de dépendance tissés par l’oligarchie qui détient le pouvoir de produire, de faire circuler, de thésauriser, d’investir, de cacher et de blanchir … l’argent. »

Je souhaite souligner avec vous ce soir l’inégalité de traitement face au droit et l’injustice qui consiste à ce que ces personnes mises en examen ont toutes les chances de n’être jamais jugées. D’abord de par leur âge, ayons en tête l’affaire du Médiator et le décès de Jacques Servier, mais de par aussi la puissance juridique de ces individus qui de recours en recours et d’appels en appels repoussent toujours plus loin la date De leur procès. J’avais prévu de ré interpeler Christiane Taubira sur ce sujet mais… Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter, mis en examen pour des faits vieux de plus de huit ans, sont à l’heure où nous sommes ensemble réunis, à la même tribune pour les vœux de Corbeil- Essonnes que notre cher premier ministre puisque nous nous trouvons dans sa circonscription. Chaque année donc, Manuel Valls assiste aux vœux de Serge Dassault et de Jean-Pierre Bechter et vante les mérites de leur gestion. En termes de rapidité de la justice mieux vaut être PDG de groupe que salarié de Goodyear ou d’Air France. La question d’une réforme judiciaire est évidemment nécessaire.

Autre enseignement, on ne combat peu la corruption avec un code moral. Notre ville de 46000 habitants a vu se déverser des millions d’euros d’argent du milliardaire sans jamais qu’un centime ne soit déclaré. Beaucoup ont en profité, entreprises, commerçants, jeunes, moins jeunes, communautés, lieux de cultes, associations. Rien n’a été laissé au hasard pour quadriller la ville. J’en ai d’abord retiré l’enseignement que la simple critique morale de ce système était peu convaincante. Parce que dans une République qui ne tient plus ses promesses, comment reprocher à qui que ce soit d’accepter l’obole d’un milliardaire. Non, le moyen efficace de rendre moins attractif la corruption c’est de faire rentrer dans la vie, les mots dont se gargarisent tous les matins notre premier ministre mais qui n’ont guère de réalité, la liberté, l’égalité et la fraternité. Repenser la société en terme de droit c’est couper l’herbe sous le pied du corrupteur.

J’ai aussi appris que que si effectivement la corruption sert à maintenir les corrupteurs au pouvoir, elle n’est pas un système efficace pour satisfaire l’intérêt général. On pourrait croire qu’avec tant d’argent déversé, la ville soit fleurissante. Ce n’est pas le cas. C’est un système efficace pour voir fleurir les voix dans les urnes le jour du vote mais cela ne développe pas la ville. Une fois acheté, l’être humain perd de sa valeur. Ce qui fait la richesse d’un individu, c’est sa capacité à créer, à inventer, c’est la satisfaction à s’émanciper par soi- même. Ce que l’on appelle en pédagogie, la reconnaissance de soi. Une fois l’enveloppe encaissée, ce désir de création s’estompe. C’est vrai pour les entreprises où l’aide financière ne fait rien pour améliorer le marché. Notre ville est l’une de celle qui aura vu pendant ces décennies, peu de jeunes accompagnés pour créer artistiquement, pour se dépasser sportivement ; l’argent du milliardaire n’a rien fait pour animer le commerce local ; la vie démocratique et associative est anesthésiée. Tenir une communauté humaine par l’argent n’est pas facteur d’émancipation et de vitalité mais d’assujettissement.

Je voudrais vous assurer que recevoir ce prix est un signe encourageant donné à toutes celles et ceux qui, à Corbeil-Essonnes comme dans de plus en plus de villes, refusent le clientélisme et cherchent à réinventer la démocratie. Il s’agit ni d’être optimiste ni d’être pessimiste mais de travailler sans relâche à une société fraternelle et citoyenne. Soyons attentifs au fait qu’un monde politique se meurt et qu’un tout autre se cherche. Nous sommes de plus en plus nombreux dans cette quête.

Merci à vous.

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