Mon intervention au colloque: Paroles en territoires occupés Pluralité des pratiques psychanalytiques et démocratie DIRE, DONC DISPUTER

20160925

Vous posez la question de la nécessité d’une nouvelle culture de la politique où l’on affronterait l’imprévu, la dispute, l’impossible à dire pour appréhender le malaise dans la civilisation.

Cette question me donne l’occasion de souligner l’intérêt que nous avons à dire chacun dans nos espaces de vie, de travail et d’engagement ce qu’il y a d’impossible à dire. Je le prends d’emblée comme une invitation à sans cesse tenter de sortir de nos servitudes volontaires.

Et l’impérieuse nécessité à se les confronter, à échanger nos expériences pour espérer refaire du commun dans un monde qui n’est plus tout fait celui de l’époque de Bonnafé et pour ce qui me concerne l’époque où parler du communisme municipal résonnait dans les consciences comme une expérience de mise en commun de nouveaux services publics pour plus d’égalité et de libertés.

L’impossible à dire aujourd’hui de mon point de vue, c’est-à-dire du point de vue de mon engagement politique, militant et élu à Corbeil-Essonnes depuis 20 ans face à ce que l’on appelle communément le système Dassault et m’interrogeant de façon toujours plus pressante sur la pertinence de mon adhésion au parti communiste. L’impossible à dire est la nécessité aujourd’hui de repenser la forme de l’engagement politique.

Je l’ai ressenti dès le début du défi que je me suis donné en 1995 avec d’autres militants de faire face à ce nouveau maire milliardaire qui a réussi à battre 40 années de communisme municipal. Je ne reviendrai pas là sur les millions d’euros que cela lui a coûté et qui justifie sa mise en examen pour achat de voix mais sur l’idée qui lui a permis de gagner, celle que seule les riches, les oligarques peuvent faire le bonheur des gens. La même idée chère à Emmanuel Macron qui souhaite que le seul rêve qui vaille pour les jeunes soit de devenir milliardaire.

J’ai vite émis l’hypothèse que pour battre cette idée, le parti pris que chaque être humain serait une marchandise et qu’il suffirait de trouver le bon prix pour l’acheter, en ayant bien conscience qu’une fois achetée la marchandise perdait sa valeur, mais c’est une autre conséquence de ce postulat mis en pratique qu’il mériterait de développer, pour battre une telle idée, penser que seul un parti politique, fut-ce t’il le parti communiste, devait être le passage obligé, l’outil principal pour rassembler les citoyens était un leurre.

J’avais en tête le constat du philosophe Lucien Sève, selon lequel le problème avec le mot adhérer, c’est qu’en adhérant, on abandonne une partie de soi-même, et parfois même la totalité de soi, pour se fondre dans une croyance, une idéologie.

J’ai pensé que pour fabriquer du commun, que ce soit une ville, une entreprise, un service public, un département, un pays, aucun groupe ne pouvait prétendre à lui seul représenter la somme des citoyens, qu’il ne pouvait exister de raccourci à l’expression de chacun, riche de sa perception de son individualité et de sa place dans le collectif, le commun.

La vie politique a ceci de terrifiant que ceux qui ont le pouvoir se persuadent qu’ils sont compétents pour penser la complexité du commun et qu’ils s’autorisent à en décider. Décider du fonctionnement d’un hôpital sans jamais avoir été infirmier-ère ou médecin, penser le commerce sans jamais avoir été commerçant, l’entreprise sans jamais avoir été entrepreneur et de moins en moins salarié d’entreprise.

Ceux qui ont le pouvoir pensent qu’en passant le réel dans le filtre de leur idéologie, qu’elle qu’elle soit, ils trouveront les bonnes réponses. La lecture, il y a maintenant de nombreuses années du petit livre de Simone Weil « Note sur la suppression des partis politiques » m’a je dois l’avouer bien perturbé. Et notamment ce passage où elle dit que « C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention. Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. » Et d’inviter à « l’obligation impérieuse de protéger autant qu’on peut la faculté de discernement qu’on porte en soi-même contre le tumulte des espérances et des craintes personnelles. » Je me suis laissé convaincre par l’expérience qu’une vie politique régie par la loi des partis tuait la dispute parce qu’elle tuait la libre pensée pour se conformer à leur passion collective. Oui le régime de la contrainte qui domine nos institutions et nos partis politiques nuisent à la pensée.

Inventer de nouveaux mots pour dire le malaise dans la civilisation doit nous mener à réinterroger notre démocratie. Mon expérience du monde politique est que cette question ennuie les sphères des pouvoirs quand pourtant bon nombre d’intellectuels nous alertent.

Jean-Pierre Vernant quand il dit que l’on ne peut penser l’intérêt général sans démocratie, Myriam Revault d’Allonnes quand elle dit que la démocratie représentative a toujours été en crise car la non-coïncidence entre représentants et représentés est structurelle et d’interroger sur la manière d’élaborer du commun qui ne se donne à voir qu’à travers les signes de la division ? Jean-Luc Nancy dans son livre « Vérité sur la démocratie » quand il écrit qu’elle est d’abord le nom d’un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice, ni religieuse, ni politique, ni scientifique ou esthétique, mais qui engage l’homme en tant que risque et chance de lui-même ? Enfin Jacques Rancière dans « La haine de la démocratie » que je trouve bien convaincant quand il explique « que le processus démocratique doit donc constamment remettre en jeu l’universel sous une forme polémique. Et que s’il y a une illimitation propre à la démocratie, c’est là qu’elle réside : non pas dans la multiplication exponentielle des besoins ou des désirs émanant des individus, mais dans le mouvement qui déplace sans cesse les limites du public et du privé, du politique et du social. »

Ce va et vient entre ces lectures et mon expérience de militant à Corbeil-Essonnes m’ont convaincu qu’en politique les prétendants au pouvoir politique n’avaient pas le choix que de prendre les gens comme ils sont dans leur diversité et leurs divergences, qu’ils valaient même mieux créer les conditions que celles et ceux désireux de se mêler de politique inventent leur mouvement, que les seuls partis politiques devenaient obsolètes parce que dépossédant de la pensée et de l’agir. Notre première association à Corbeil-Essonnes s’appellera dans les années 2000 Génération citoyenne. C’est dans cette période que ma route croise la vôtre, celle des désaliénistes. Que mes doutes et mes questions croisent les vôtres. Tout comme d’autres avant moi et dans l’exercice du pouvoir municipal avaient croisé celle de Lucien Bonnafé à Corbeil-Essonnes quand il ose la psychiatrie de secteur.

Je croise votre route en défendant l’hôpital public et singulièrement la maternité de Corbeil-Essonnes.

Et c’est une vraie rencontre. Comme si dans les écoles politiques, l’on s’était arrêté à Rousseau et à Marx, j’en rajoute un peu, mais Freud et Lacan c’était autre chose. J’ai connu cette période où prendre en compte l’individu était considéré comme une préoccupation bourgeoise. Nous revenons de loin et peut-être n’en sommes-nous pas complètement revenus.

La politique a à voir avec la psychanalyse des désaliénistes, parce vous travaillez le respect du sujet. Si je le dis avec mes mots, vous travaillez à l’émancipation du sujet par lui-même. Une rencontre décisive par seulement pour moi-même mais toutes celles et tous ceux qui cherchent à sortir de l’impasse politique dans laquelle nous sommes. Ma propre pratique d’analysant m’a convaincu d’une évidence : de même que vous m’apprenez qu’en analyse, on ne peut parler à la place des individus, en politique, on ne fait pas le bonheur des humains à leur place. Vous m’apprenez la complexité des humains, être politique, être social être psychique. Je découvre en vous des militants de la pratique de la liberté du sujet. Quand Roger Ferreri dit « Dans mon métier, je côtoie des personnes que l’on a désignées folles qui ont une particularité, celle de nous confronter à l’impossible des possibilités de la politique pour résoudre leurs préoccupations. Elles nous obligent à relever un défi, celui de leur accueil, en pointant, au-delà-delà de ce qu’on peut faire pour chacun, que la mise en commun est avant tout de partager ce qui nous échappe. » J’entends là une proposition politique d’un possible vivre en commun. Je trouve en vous des militants de l’humanisme qui considèrent vos patients, potentiellement chacun d’entre nous, comme des êtres humains à respecter tels qu’ils sont. Votre parti pris de la psychiatrie porte en elle une exigence de société et donc de vie politique qui ne peut trouver de place dans une société qui professionnalise la politique, éloigne toujours plus l’exigence individuelle et collective des citoyens des pouvoirs décisionnaires.

Il s’oppose tout autant à celui de Sarkozy quand il considère vos patients comme des délinquants qu’à celui que dénonçait Bonnafé en 1975 en parlant de l’usage répressif de la psychiatrie de l’Etat soviétique, ce qui faisait alors scandale à la fête de l’Humanité.

De fait, vous ne pouvez qu’être une boussole parmi tant d’autres pour penser le projet d’en commun d’une ville, d’un département, d’une société où il ne peut exister de vivre ensemble viable sans considérer l’individu.

La question de la folie pose la question du rapport entre l’individu et le groupe. Vous ne cessez de vous interroger là-dessus. Vous travaillez en permanence la contradiction du respect de l’individu avec ses névroses et ses psychoses et du respect des individus dans leur relation aux uns et aux autres. Votre rapport à la folie dit quelque chose de ce que nous cherchons parfois désespérément du côté des valeurs de notre République si vidées de leur sens aujourd’hui. Je disais à la rencontre qui a donné lieu à ce livre qu’il ne s’agit pas tant pour vous de rendre des comptes aux institutions que de nous rendre compte de vos apprentissages si précieux pour penser ce que l’on appelle si communément vivre ensemble.

Comment ne pas penser à la similitude de vos interrogations dans vos pratiques avec l’une des questions centrales à laquelle la « gauche » est confrontée aujourd’hui. Je parle de la gauche qui cherche encore un horizon au néolibéralisme.

La question de l’équation entre liberté de chacun et égalité de tous qui fonde la démocratie. Un siècle de socialisme à l’Est s’est effondré entre autre sur cette question. La liberté du sujet, c’est compliqué, alors ils se sont assis dessus. Je pense que la gauche butte sur la question démocratique parce qu’elle n’est pas sortie de l’idée qu’elle aurait la responsabilité de filtrer les désirs des hommes pour vérifier qu’ils sont compatibles les uns avec les autres. Elle s’octroie la responsabilité de penser l’en commun en se plaçant au-dessus de la mêlée.

Nous ne sommes donc ni sortie en politique de l’homme providentiel, ni du parti providentiel comme dans votre champ l’on voudrait vous imposer une science de la bonne pratique analytique. La complexité du sujet dans sa psyché comme dans sa citoyenneté fait peur à ceux qui se posent en penseur des bonnes conduites.

Pour penser la politique, la vie ensemble dans la cité vous m’apprenez que les humains n’ont d’autres alternatives que de se coltiner la tension permanente entre l’intérêt individuel et l’intérêt général. Il ne peut y avoir de mise en commun que dans cette confrontation permanente entre les individus eux-mêmes. Cela ne s’arrêtera jamais et il nous faut l’accepter. C’est en cela que Marx parle de mouvement permanent qui abolit l’état de choses existant.

Et cela fait peur cette incertitude des hommes. Alors il faudrait le parti, l’institution qui pense avant tout le monde, qui guide, qui dirige, qui contrôle, qui ordonne. Et quelle difficulté d’en sortir. Alors on préfère le confort de la servitude volontaire. Nos formes institutionnelles ne marchent pas mais on les garde. Parce devant l’inconnu, chaque institution, chaque parti a peur que sa conscience de classe, sa conscience scientifique se perde, se dilue dans les idéologies dominantes. Mais je pense au contraire qu’il n’y a pas de conscience de classe, de vérité de la science sans confrontation permanente des points de vue, sans dispute. La haute autorité de la santé mentale ne vaut guère mieux que la haute autorité politique que serait le parti politique.

Je voudrais aussi vous dire que la rencontre d’aujourd’hui est indispensable pour s’épauler dans nos recherches. Vos savoirs peuvent impressionner, vous m’impressionnez. Il m’a fallu une certaine audace pour oser venir vous parler. Elle est pourtant nécessaire. Vous gagnez à sortir d’un certain entre soi, de professionnels qui ne cesseraient de parler de leurs bonnes pratiques comme les professionnels de la vie politique asphyxient leur pensée à n’échanger qu’entre eux.

Dans ma fonction d’élu municipal, dans ma ville, dans cette société ravagée par un imaginaire borné à la quête de l’argent et dans cette démocratie en lambeaux, je rencontre régulièrement des personnes en souffrance, des professionnels de « la santé mentale » et sur le champ politique des militants en errance. Vous leur manquer. Ils aimeraient être dans votre boucle. Vos questions hautement politiques ont besoin de se coltiner les disputes de la société au risque sinon que chacun dans son coin n’ait à cultiver que la désespérance. Comme le dit le poète musicien, l’oeuvrier Bernard Lubat n’ayons pas peur de l’improvisation. Je plaide donc pour la rencontre permanente de tous les désaliénistes. Ne restez pas entre vous et nous entre nous. L’entre soi, l’habitude, c’est la forme inaugurale de la servitude volontaire.