Je reviens en quelques mots sur notre visite aux "migrants" "accueillis" au gymnase des Tarterêts à Corbeil-Essonnes réquisitionné par le préfet.
Une centaine sont arrivés il y a une semaine suite à "l'évacuation" du campement de la porte de la Chapelle. Au conseil municipal du lundi qui suit, nous, élus du Printemps de Corbeil-Essonnes sommes restés stupéfaits de la réaction du maire LR Jean-Pierre Bechter suite à l'interpellation d'Ulysse Rabaté l'invitant à leur rendre visite. "Demandez cela à madame Hidalgo, je n'irai pas les voir". Devant un tel cynisme, même un conseiller municipal issu de ses rangs ose un "Moi j'y suis allé par humanité". Il ne me fut pas compliqué de demander au maire " si votre collègue y est allé par humanité, quel mot signifie votre refus d'aller les saluer?".
Nous, Faten, Dalal, Sofia et Alexandre sommes donc allés dire "bienvenue" à ces hommes au gymnase des Tarterêts. A part des associations locales que je salue, Il y a malheureusement forcément, un peu d'incrédulité sur ces visages qui reçoivent enfin un bienvenu après avoir traversé tant d'épreuves. Ces hommes qui ont fui la guerre, la misère et les catastrophes climatiques ont un sentiment d'être "chez nous" par effraction. Comment pourrait-il en être autrement?
En arrivant, je croise trois jeunes hommes assis devant le gymnase. Surpris de ma visite, ils proposent vite une chaise et même un café. Ils m'accueillent. Mon anglais laborieux me permet tout de même d'apprendre que je m'adresse à Ali 32 ans, Hossen 26 ans et encore Ali 26 ans. Ils viennent d'une Somalie sans dessus dessous. Ils sont là en France juste pour vivre et ne pas mourir dans leur pays. Au nom de quelle morale pourrait-on leur en faire le reproche? Ils savent juste qu'ils vont être transférés un jour proche sans connaître la destination. A ma question de quoi ont-ils besoin présentement, Ali et Hossen m'expliquent qu'ils veulent que leur ami, le deuxième Ali 26 ans, déposé en retard au gymnase le premier jour soit accepté dans le gymnase. Je comprends alors qu'Ali dort dehors depuis une semaine. Juste parce qu'arrivé en retard de la Porte de la Chapelle, l'employé de l'armée du salut a appliqué la consigne, il doit être radié du fichier. Je comprends l'absurdité de la situation: un gymnase réquisitionné, des lits en rang d'oignon, des dizaines d'hommes en attente d'inconnu, deux jeunes somaliens qui ont le droit de manger et de dormir sous "un toit" et leur ami de migration dehors sous l'orage. Je comprends leur angoisse, quand Ali et Hossen vont être transférés, l'autre Ali va se retrouver seul au monde coupé de ses deux seules attaches. Je comprends qu'en étant sorti du fichier informatique, Ali est en train de devenir un clandestin isolé qui ne parle pas le français.
Pendant que les amis du Printemps de Corbeil-Essonnes distribuent des packs d'eau et échangent avec les migrants dans le gymnase je m'affaire pour trouver une solution pour Ali.
Nous sommes jeudi 13 juillet, il est 20 heures. Je tente la préfecture qui me renvoie vers le conseil général que je connais bien, qui me renvoie vers une assistante sociale de permanence qui ne peut agir que pour les mineurs, qui me renvoie vers le 115 qui me dit qu'il n'y a plus de places d'hébergement. Et le responsable du dispositif dans le gymnase de tenter de me convaincre d'arrêter de faire vivre un espoir pour Ali qui sera vain. C'est parce une connaissance bienveillante de la chaîne administrative et sociale que je vais enfin réussir à trouver une solution d'hébergement d'urgence à Corbeil-Essonnes dans un hôtel jusqu'à lundi. Ce qui était impossible à 20 heures devient réalisable à 20 heures 15. Nous partons à la fois rassurés pour Ali et abattus par tant de cynisme et d'indifférence. Ali et Hossen ne sont que des numéros quand Ali n'en est même pas un. Il n'existe pas.
Certains du président Macron, aux côtés de Trump à l'heure où j'écris ce billet, au maire Bechter, font le pari d'un monde où les humains tout comme les pays et les groupes financiers sont en concurrence les uns avec les autres. Ce parti pris sert les plus aisés, mise sur le court terme, se moque des guerres et des catastrophes climatiques. En ignorant Ali, ce parti pris ignore le devenir de l'humanité toute entière.
Aux côtés de Faten, de Dalal, de Sofia et d'Alexandre, j'ai un autre parti pris. Celui d'Ali. Ali n'est pas un concurrent. Nous sommes sur le même bateau, solidaire du devenir de l'humanité.
Ce matin j'ai téléphoné à Ali à qui j'avais demandé son numéro de portable. Il était satisfait d'avoir dormi à l'abri. Il était à la gare de Lyon en quête de nourriture. Lundi quand l'hôtel ne le gardera pas et que ses amis seront peut-être partis loin de Corbeil-Essonnes, il sera de nouveau seul au monde. Nous allons tenter de ne pas abandonner Ali.