QUAND UN DIRECTEUR D’ECOLE RENCONTRE UN DIRECTEUR DE MJC

L’expérience de l’école Bel-Air et de la MJC André Philip à Torcy

« Réussir, c’est ne pas subir son existence. »

Chargé d’une mission auprès de la fédération des MJC d’Ile de France pour réévaluer son devenir au regard des besoins en éducation populaire en région parisienne, j’ai eu la chance de « visiter » l’école du « Bel-Air » située dans le quartier de « l’Arche Guédon », quartier populaire de Torcy, commune de Seine-et-Marne faisant partie intégrante de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée.

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Oui, cette école se visite, tant ce qui s’y passe émerveille sur ce que l’école peut produire de meilleur. Yvan Nemo en est le directeur depuis 1992. Ancien élève en hypokhâgne et khâgne, puis étudiant en philosophie, il a ensuite effectué à l’école des Hautes Etudes en Sciences Sociales des recherches sous la direction de Pierre Bourdieu.

Cette visite s’est faîte avec Max Leguem qui fut directeur de la MJC André Philip de 2002 à 2006, MJC qui gère un Centre de Loisirs situé en face de l’école. Max est aujourd’hui responsable d’une formation de cadres à la fédération IDF des MJC.

L’occasion est donc donnée aux deux directeurs, l’un agent de l’éducation nationale, l’autre de l’éducation populaire, de raconter leur partenariat tout en déambulant dans l’école. C’est un mercredi après-midi et pourtant nous croisons des enfants venus jouer avec une animatrice du centre de loisirs « Mafalda » géré par la MJC. Le calme ambiant rappelle aux deux directeurs qu’il n’en fut pas toujours ainsi, notamment au début des années 2000 quand les tensions sociales étaient fortes dans le quartier et que l’école faisait régulièrement l’objet de vandalisme. Aujourd’hui l’école est respectée, tout comme les enseignants. Elle est ouverte le soir, le samedi et les jours fériés puisque régulièrement différentes activités sont proposées par la MJC, le centre de loisirs ou d’autres associations.

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La visite commence par une mini-ferme

Le premier local qui m’est présenté est celui du recyclage du pain apporté par les familles du quartier. Il sert à nourrir les animaux de la mini ferme qui s’étale sur les 400 m2 entre l’école élémentaire et l’école maternelle.

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Je découvre alors un pigeonnier, un enclos à chèvres dont certaines sont nées dans l’école, des lapins, des poules, une mare avec des poissons, une volière avec plusieurs espèces d’oiseaux.

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Une nurserie pour soigner les animaux. Des mangeoires et des nichoirs pour que l’école accueille des animaux non domestiques (oiseaux, hérissons, chauve-souris et même fouine, nous en reparlerons) qui peuplent le quartier. Mais aussi une station météo, un atelier avec toute une panoplie d’outils bien rangés, un potager, des arbres fruitiers, un jardin des plantes, et le directeur de m’apprendre que l’école va grignoter un nouvel espace appartenant à la municipalité d’où sortira bientôt de terre une zone humide suite à la coupe de peupliers.

Yvan Nemo précise que tout a été réalisé par les enfants et parfois aussi avec des parents. Il note n’avoir jamais eu à soigner d’écorchures lors de ces activités et que les accidents ne se produisent que dans la cour de récréation. Je réalise au passage que la création de cette ferme a modifié l’espace public du quartier et le rapport des habitants à l’institution scolaire puisqu’eux-mêmes peuvent y entrer et participer à des activités de la ferme. L’école lieu de vie, l’école qui dépayse, qui s’ouvre sur le quartier n’est plus un vœu pieux mais une réalité. Elle a ainsi réintégré l’espace public, est devenu le bien commun des enfants et de leurs parents. « L’école n’appartient à personne et est utilisée par tout le monde. »

Une médiathèque et un musée d’histoire naturelle

Je ne suis pas au bout de mes découvertes puisque je traverse une médiathèque qui stocke le travail et la mémoire des enfants depuis des années avant de rentrer dans un bâtiment dédié aux sciences naturelles avec toute une panoplie d’animaux empaillés qui ont la particularité d’avoir été trouvés dans le quartier. Un véritable musée d’histoires naturelles. Autre lieu magique : un aquarium géant où l’on peut s’assoir et observer la vie naturelle à l’intérieur d’une mare avec ses plantes, ses insectes et ses poissons et autres grenouilles. Au passage, le directeur d’école me démontre que faire découvrir le cycle de la reproduction avec ces squelettes, ces animaux empaillés, l’apprentissage de la préhistoire mêlée à l’observation du vivant aide à réaliser que la théorie de l’évolution n’est pas une invention.

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« Prendre conscience de la complexité du vivant aide à faire le lien entre la science et le social. La biodiversité permet la jonction avec la diversité sociale et fait des différences entre les humains une richesse, comme celle observée dans la nature. »

Le laboratoire d’analyse scientifique

Ces activités et ces installations que l’on pourrait qualifier de « traditionnels » se conjuguent avec l’apprentissage des nouvelles technologies. L’une des grandes fiertés de l’école du Bel-Air est le laboratoire d’animation scientifique. Doté de 85 ordinateurs pour 185 élèves, cet espace est équipé d’une caméra d’observation, de microscopes numériques et de vidéoprojecteurs. Yvan Nemo a une approche bien réfléchie sur le rapport des enfants aux nouvelles technologies. « Les nouveaux outils peuvent être comparés à de la « malbouffe ». Ils peuvent favoriser le zapping et le repli sur soi, enfermer, fabriquer du consumérisme, juste occuper. Mais ils peuvent aussi émanciper. Sur les tablettes, les élèves travaillent toujours à deux ou trois. Je conçois ces outils pour l’échange et pas pour l’introversion. Les instruments dédiés à l’observation donnent la possibilité de réaliser des expériences de vie mutualisées et accessibles à tous. » J’avoue être estomaqué par cette salle où se fabriquent des films scientifiques issus de l’observation et de l’expérimentation des élèves. « On y fabrique même de la neige. » Yvan Nemo parle de « l’intelligence en essaim » qui exige le respect de règles simples de comportements et de postures pour utiliser l’outil, pour construire de l’intelligence collective. Ici l’expérience est aussi importante que le résultat. L’utilisation de ces outils en réseau donne des raisons d’avoir besoin les uns des autres et crée des interactions. Cette approche de recherche scientifique adaptée aux enfants se présente comme une démarche d’anti-élitisme culturel. Le clou de la visite arrive. Après m’avoir révélé que l’école était équipée de caméras pour observer la vie des animaux, il m’invite à regarder sur un grand écran la capture visuelle de ces derniers jours. Tout le monde à l’école savait qu’une fouine l’habitait.

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Mais personne ne l’avait jamais vue. Alors l’idée est venue de mettre un œuf près de la mare et d’attendre le visionnage des vidéos. Et un beau matin quelle ne fut pas la surprise de découvrir l’animal venu manger l’œuf, après avoir fouiné tout autour. Toutes les classes ont bien sûr déjà vu les images. L’idée est venue de réaliser une fiction avec les élèves.

Un temps d’échange entre les deux directeurs clôture la visite.

Il met en évidence l’apport de la MJC en soutien à la démarche du directeur, vous l’aurez compris elle-même inspirée par la pédagogie Freinet et le souci de l’autonomie de l’enfant. Cela éclaire à la fois sur ce que peut être le rôle de l’école et sur ce que peut être le rôle de la MJC et plus largement de ce que l’on appelle l’éducation populaire. Quand l’école est obligatoire, la MJC ne l’est pas. Cette dernière a aidé l’école tout à la fois à s’interroger sur ses pratiques qu’à mettre en œuvre ses actions. D’autant qu’à l’époque, l’école, lieu de pouvoir institué, faisait l’objet de violences de la part d’habitants du quartier. Yvan Nemo précise que « quand on parle de violence, on parle de violence visible. Il faut s’interroger sur la violence invisible, celle qui est générée par le monde social, qui sème le mépris et qui récolte la haine. Faire l’économie de ce questionnement contribue au maintien de cette violence invisible. Ainsi, l’école doit travailler autant sur elle-même que sur les autres. » La collaboration des deux directeurs a d’abord été clandestine. L’éducation nationale parfois gênée, parfois opposée, parfois pas informée vis-à-vis de tout ce se passait à l’école a fini par remettre les palmes académiques au directeur. La MJC a joué un rôle de passeur et de mise en relation avec les autres institutions : la Fondation de France, la Caisse d’allocations familiales, les ministères de la Ville, de Jeunesse et Sports, le département et la région. Elle a permis ainsi de trouver de nombreux financements en équipements et travaux. Grace à son Centre de Loisirs, elle a assuré l’entretien des potagers et s’est occupé des animaux de la ferme quand durant les congés scolaires. Mais elle a aussi contribué à la réflexion pédagogique des enseignants en proposants d’autres concepts et d’autres pratiques pédagogiques au sein de l’école, cela dans une égale dignité éducative.

Par ce travail d’éducation populaire, cette école du « Bel Air », à travers les questions qu’elle soulevait et les innovations qu’elle apportait fut mise au cœur du débat public.

Je reprends ici leur démarche commune explicitée dans une plaquette éditée suite à leur collaboration. Elle s’articule autour de trois axes :

La lutte contre la violence qui passe aussi par un usage de la langue, expression orale et écrite utilisée comme principale médiation. Cet usage maîtrisé de la langue ne se suffit pas du tableau noir. Il passe par des interactions du quotidien nécessaires à la vie collective. Au-dessous d’un seuil de 1000 mots de vocabulaire, la violence ou le repli sur soi devient le seul mode d’expression. Ce projet de lutte contre la violence veut sortir l’école d’une logique d’isolement et de « « fort assiégé » pour mieux l’insérer dans le quartier.

Une démarche de « pédagogie institutionnelle » qui travaille à la fois sur le contenu et le contenant, l’institué et l’instituant et interroge en permanence l’institution pour l’améliorer et la transformer.

Un travail d’éducation scientifique qui cherche à combiner la tradition (par exemple un jardin et une ferme) et le mouvement (des technologies nouvelles). Le rapprochement de la tradition et du mouvement, à travers des expériences, valorise ainsi le savoir-faire des parents (souvent issues de cultures traditionnelles) en développant celui des enfants. »

Dans un article dédié à cette école dans un Hors-Série de l’Obs intitulé « Le pouvoir de la bienveillance », un ancien élève de l’école résume ainsi ce que l’établissement lui a transmis « La curiosité intellectuelle, la confiance en moi, le sens de l’effort, le respect des autres, 90% de ce que je suis constitué aujourd’hui. »

Modifier le rapport que les personnes entretiennent avec l’école

Les deux directeurs partagent le même sentiment : leur travail en commun a modifié le rapport que les personnes entretiennent avec l’école. Bon nombre d’élèves qui sortent de l’école deviennent délégués de classe au collège. Et si 70% des élèves de l’école Bel-Air vivent en dessous du seuil de pauvreté, aujourd’hui des familles issues des classes moyennes veulent scolariser leurs enfants dans cette école.

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A chacun son mot de la fin :

« Ce rapport à la fois heureux et détendu à l’école, qui caractérise les publics déjà sensibilisés aux enjeux de l’école, peut être suscité et rendu possible chez tous. Changer le rapport à l’école est sans doute non seulement une nécessité pédagogique et éducative si l’on veut lutter contre les déterminismes sociaux, mais c’est également une nécessité si l’on veut surmonter certains effets de la domination sociale. Cela constitue probablement l’apprentissage de tous les apprentissages. » Yvan NEMO dans la revue Etudes. Février 2015.

« L’institution scolaire est souvent violente alors qu’elle dit vouloir être le lieu d’apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté. Le travail quotidien de l’école Bel-Air montre que cet apprentissage est possible et nécessaire au sein de l’institution scolaire. » Max LEGUEM

Bruno PIRIOU